LXXX
JEAN LE PAUVRE & JEAN LE RICHE

Une veuve, qui a deux fils, a donné tout son bien au plus jeune, qu'on appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et enfants, et pas grand'chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a plus de lard à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il parlait à son frère: «Tu m'as volé, mais je t'attraperai.» Son frère avait deux porcs; Jean trouve moyen d'en faire mourir un, puis il se le fait donner par son frère.

Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son frère de venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche une croûte de pain qui y était bien depuis sept ans; il la donne à la vieille femme; la voilà qui étrangle, la voilà morte.

Jean le Pauvre dit à son frère: «Il faut lui mettre ses beaux ornements, son beau bracelet pour l'enterrer. Tu m'as volé,» disait-il en lui-même, «mais je t'attraperai.» Pendant la nuit, il va déterrer la vieille femme et la porte chez son frère, près de l'auge des chevaux. Le lendemain, Jean le Riche, effrayé, dit à son frère: «Voilà notre mère revenue; il faut que tu m'en débarrasses.»

Jean le Pauvre promet de s'en charger si son frère lui donne de l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron, auprès d'un poirier, et met à côté d'elle des poires et des pommes. Le baron, étant venu à passer par là, aperçoit cette femme sur le mur. «Comment!» crie-t-il, «tu es bien effrontée de voler mes fruits en ma présence!» Il la jette en bas du mur; mais, quand il la voit morte, il est bien effrayé. «Qu'est-ce qu'on va dire?» Comme il a entendu parler de la misère de Jean le Pauvre, il pense que pour quelque argent celui-ci le sortira d'embarras. Il fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte l'histoire et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme. Jean le Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à minuit, il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un curé. Il se met à crier d'une voix lamentable: «Confession, Monsieur le curé, confession pour l'amour de Dieu!» Le curé finit par se lever, et il trouve la femme morte. «Qu'allons-nous faire de cette femme?» dit-il à sa servante Marguerite.—«Tirez-la bien vite dans la maison,» dit Marguerite; «je connais un homme très pauvre qui nous en débarrassera volontiers.»

Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte la chose, et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme morte. «Je ferai bien cela pour vous,» dit Jean le Pauvre. Il se fait donner dix-sept mille francs; puis il achète un âne, lie la vieille femme dessus, et conduit l'âne au marché. Arrivé là, il le laisse aller tout seul, et l'âne s'en va droit au milieu d'un étalage de poteries. Les poteries sont cassées; la marchande, furieuse, lance une pierre à la vieille femme; puis, croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée.

(La fin nous manque.)


REMARQUES