LXXXIV
LES DEUX PERDRIX[138]

Un curé, ayant reçu en cadeau deux perdrix, invita un certain monsieur à venir les manger avec lui. Le convive arriva pendant que le curé disait sa messe. «Que voulez-vous, monsieur?» lui demanda la servante.—«Je viens dîner avec Monsieur le Curé, qui m'a invité à manger des perdrix.—Monsieur le Curé dit sa messe. Asseyez-vous en l'attendant.» Et la servante retourna à la cuisine.

De temps en temps, elle goûtait pour voir si les perdrix étaient cuites à point; elle goûta tant et si bien que les perdrix y passèrent. Elle alla trouver le convive, qui attendait toujours. «Vous ne savez pas?» lui dit-elle, «Monsieur le Curé a une singulière habitude: quand il invite quelqu'un à dîner, il lui coupe les deux oreilles. Ecoutez, vous allez l'entendre repasser son rasoir.»

En effet, en ce moment le curé venait de rentrer; il était allé prendre son rasoir, et il était en train de le repasser pour découper les perdrix. «Sauvez-vous,» dit la servante à l'invité, qui ne se le fit pas dire deux fois.

A peine était-il parti, que le curé vint voir à la cuisine si tout était prêt. «Où sont les perdrix?» demanda-t-il.—«Ah! Monsieur le Curé, c'est votre monsieur qui vient de les emporter toutes les deux. Courez après lui; vous pourrez encore le rattraper.»

Le curé sortit en criant: «Hé! monsieur, donnez-m'en au moins une!» L'homme, croyant qu'il en voulait à ses oreilles, lui dit, toujours courant: «Vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»

NOTES: