Un loup et un renard, deux grands voleurs, s'étaient associés et faisaient ménage ensemble. Ils s'embusquaient à la lisière des bois, ils rôdaient autour des troupeaux, ils s'aventuraient même jusque dans les fermes ou dans les maisons, quand il ne s'y trouvait que des enfants.

Un jour, ils volèrent un pot de beurre; ils le cachèrent au fond du bois pour le trouver quand viendrait l'hiver. Quelque temps après, le loup dit au renard: «J'ai faim: si nous entamions le pot de beurre?—Non, «dit le renard, «n'y touchons pas tant que nous pouvons attraper des moutons ou quelque autre chose; gardons nos provisions pour la mauvaise saison.» Le renard, qui était bien plus fin que son camarade, voulait manger le beurre à lui tout seul.

A midi, au coup de l'Angelus, il dit au loup: «Ecoute! voilà qu'on m'appelle pour être parrain.—Pour être parrain?» dit le loup tout étonné.—«Oui,» dit le renard, et il courut au bois, à l'endroit où était le pot de beurre. Il en mangea une bonne partie, puis il revint trouver son compagnon.

«Te voilà revenu?» lui dit le loup; «eh bien! quel nom as-tu donné à l'enfant?—Je l'ai appelé le Commencement.—Le Commencement! quel vilain nom!—Bah! c'est un nom comme un autre.»

Quelques jours après, quand sonna l'Angelus, le renard dit au loup: «Ecoute! voilà qu'on m'appelle encore pour être parrain.—Ah!» dit le loup, «tu as bien de la chance! et moi, qui ai si faim, jamais on ne m'appellera!»

Le renard retourna au pot de beurre, et se régala comme il faut. Quand il fut revenu, le loup lui demanda: «Quel nom as-tu donné à l'enfant?—Je l'ai nommé la Moitié.—La Moitié! oh! le vilain nom que tu as donné là!» Le renard crevait de rire.

Le lendemain, avant la nuit, il dit au loup: «J'oubliais: je dois encore être parrain demain.—Cela ne finira donc pas?» dit le loup. «Moi, je n'aurai jamais pareille chance.—Oh! pour cela non: tu es trop bête. Au revoir donc; je ne serai pas longtemps, et je te rapporterai quelque chose du repas.»

Il acheva le pot de beurre, et rapporta au loup des os qui étaient bien depuis trente ans sur un tas de pierres. Le loup essaya de les manger et s'y cassa les dents. «Voilà,» dit-il, «un beau régal!—Que veux-tu?» dit le renard; «les temps sont durs! Encore est-ce là ce qu'il y avait de meilleur et de plus friand au repas du baptême. Mange donc.» Mais le loup ne pouvait en venir à bout. «A propos,» demanda-t-il, «quel nom as-tu donné à l'enfant?—Il s'appelle J'â-veu-s'cû[52].—J'â veu s'cû! fi! le vilain nom.»

A quelque temps de là, le loup dit au renard: «Maintenant, il faut aller à nos provisions.» Le renard avait eu soin de casser le pot et de mettre parmi les débris des souris mortes et des limaces. A cette vue, le loup s'écria: «Nous sommes volés!—Ce sont pourtant ces vilaines bêtes qui nous ont joué ce tour,» dit le renard.—«Hélas!» reprit le loup, «moi qui ai si faim!—J'ai cru bien faire,» dit le renard en se retenant de rire; «je voulais mettre le beurre en réserve pour l'hiver.—Et moi,» dit le loup, «je t'avais dit qu'il ne fallait pas attendre; je savais bien que nous ne pourrions pas le garder si longtemps.—C'est qu'aussi on ne trouve pas toujours à prendre; il faut bien ménager un peu. Si nous allions pêcher?—Comment ferons-nous?» demanda le loup.—«Nous nous approcherons des charbonniers pour leur faire peur; ils s'enfuiront et nous prendrons leurs paniers pour attraper le poisson.»

Ce jour-là, il gelait bien fort. «Tiens!» dit le renard en montrant au loup les glaçons qui flottaient sur la rivière, «tout le poisson est crevé: le voilà sur l'eau; il sera bien facile à prendre.» Il attacha un panier à la queue du loup, et le loup descendit dans la rivière. «Oh!» criait-il, «qu'il fait froid!» Cependant les glaçons s'amassaient dans son panier. «Ah! que c'est lourd!—Tire, tire,» disait l'autre, «tu as des poissons plein ton panier.—Je n'en peux venir à bout.»