Le jour suivant, le jeune garçon se mit au menton une grande barbe blanche pour se donner l'air d'un vieillard, prit un bâton et vint trouver la princesse. «Que faites-vous ici?» lui demanda-t-il.—«J'attends la bête à sept têtes qui doit me dévorer. Ne restez pas ici; vous avez peut-être une femme et des enfants à nourrir.—J'ai un enfant; mais à cela près!» En arrivant, la bête se mit à crier: «Ho! qu'est-ce que cela? un vieillard! je l'aurai bientôt mangé.» Léopold tira son sabre et lui abattit la dernière tête. La princesse lui donna son septième anneau et l'autre moitié de son mouchoir; après quoi Léopold s'en retourna chez son père.

Le roi fit publier à son de caisse que ceux qui avaient délivré la princesse n'avaient qu'à se présenter, et qu'elle épouserait l'un d'eux. Beaucoup de gens se présentèrent au château, les uns avec des têtes de bœuf, les autres avec des têtes de veau; mais on ne s'y laissait pas prendre. Léopold, lui, ne se pressait pas. Son père lui disait: «N'as-tu pas entendu parler de la princesse qui a été délivrée de la bête à sept têtes?» Il répondait: «Cela ne nous regarde pas.» A la fin pourtant, il se rendit au château; la princesse reconnut ses anneaux et son mouchoir, et le roi la donna en mariage à Léopold. On fit les noces, et moi, je suis revenu.


REMARQUES

Ce conte se rattache à un thème que nous avons déjà rencontré dans nos nos 5 et 37, les Fils du Pêcheur et la Reine des Poissons. Voir nos remarques sur ces deux contes.

Léopold livre trois combats à la bête à sept têtes et se présente chaque fois comme un nouveau personnage. Il y a, ce nous semble, dans ce dernier trait, un emprunt à un thème que nous avons étudié dans les remarques de notre nº [43], le Petit Berger. Dans ce conte et dans les contes du même type, le héros fait son apparition dans trois tournois successifs, chaque fois avec un nouvel équipement et un nouveau cheval que son courage lui a procurés, et personne ne le reconnaît sous ce triple déguisement.

Un conte breton (Luzel, 5e rapport, p. 34), cité dans les remarques de notre nº 43 (II, p. [95]), relie tout à fait ce thème à celui de Léopold, des Fils du Pêcheur, etc.: Un berger, qui combat trois jours de suite un serpent à sept têtes, arrive chaque fois sous une armure différente,—couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du soleil,—qu'il a trouvée dans le château d'un sanglier, précédemment tué par lui, comme notre «Petit Berger» a trouvé ses trois chevaux merveilleux et ses trois équipements splendides dans les châteaux des trois géants qu'il a égorgés.—Comparer un conte allemand (Wolf, p. 369), où le héros combat un dragon à trois têtes, le premier jour avec une armure et un cheval noirs qu'il a pris dans un château merveilleux; le second jour, avec une armure et un cheval rouges; le troisième, avec une armure et un cheval blancs. Comparer aussi un conte basque (Webster, p. 22).



LVI
LE POIS DE ROME

Il était une fois un homme et sa femme. La femme prenait soin du jardin; elle le bêchait au printemps et y semait des légumes. Pendant plusieurs années, le mari trouva tout bien; mais voilà qu'un beau jour il se mit en tête que sa femme n'entendait rien au jardinage. «C'est moi,» lui dit-il, «qui m'occuperai cette année du jardin.»

Semant un jour des pois de Rome[58], il en remarqua un qui était plus gros que les autres; il le mit à la plus belle place, au milieu du carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome, et le pois de Rome grandissait, grandissait, comme jamais on n'avait vu pois de Rome grandir. L'homme dit à sa femme: «Je vais aller chercher une rame pour ramer mon pois de Rome.—Une rame!» dit-elle, «quand tu prendrais le plus haut chêne de la forêt, il ne serait jamais assez grand.»