[58] On appelle ainsi, à Montiers, les haricots.


REMARQUES

Ce conte est formé de deux éléments qui ne se trouvent pas toujours combinés ensemble, le thème des objets merveilleux, qui s'est déjà présenté à nous dans cette collection (nos 4, Tapalapautau, et 39, Jean de la Noix), et celui de la plante qui monte jusqu'au ciel.

Nous avons étudié le premier de ces thèmes à l'occasion de nos nos 4 et [39]; nous ajouterons seulement qu'on a dû remarquer dans le Pois de Rome que la serviette qui se couvre de mets au commandement est remplacée prosaïquement par une serviette où se trouve à boire et à manger. Nous avons déjà vu la même altération de l'idée première dans notre nº 19, le Petit Bossu.

Quant au second thème, nous l'étudierons ici, dans les diverses combinaisons où il se rencontre.

Parmi les contes où ce second thème n'est pas combiné avec le premier, nous citerons d'abord un conte russe (Ralston, pp. 294-295): Un vieux bonhomme plante un haricot sous sa table. Le haricot pousse si bien qu'il faut lui ouvrir un passage à travers plafond et toit; il finit par toucher au ciel. Le bonhomme grimpe à la tige du haricot. Arrivé au ciel, il voit une cabane dont les murs sont de gâteau; les bancs, de pain blanc, etc. Cette cabane est la demeure de douze chèvres, qui ont, l'une un œil, l'autre deux, et ainsi de suite jusqu'à douze. Par la vertu de certaines paroles, le vieux parvient à endormir la chèvre à un œil, qui est chargée de faire bonne garde, puis, les jours suivants, les autres chèvres. Malheureusement il oublie d'endormir le douzième œil de la dernière, et il est pris.—L'histoire ne s'arrête pas là, dans une variante également russe (ibid., p. 295); elle se lance dans une série de hâbleries à la Münchhausen. Chassé de la maison gardée par la chèvre aux six yeux, le moujik retourne à sa tige de pois: plus de tige de pois. Il se fait une corde avec des fils de la vierge, etc., etc.

Dans un conte westphalien (Grimm, nº 112), un paysan a laissé tomber dans un champ une graine de navet; il en sort un arbre, qui s'élève jusqu'au ciel. L'homme y grimpe, et, tandis qu'il est à regarder dans le Paradis, il s'aperçoit que l'on coupe l'arbre. Il tresse une corde avec de la menue paille, etc.—Comparer un autre conte westphalien (Grimm, III, p. 193), où une histoire du même genre est mise dans la bouche d'un jeune paysan qui s'est fait fort de dire les plus grandes hâbleries du monde. Ce conte appartient au groupe de contes où celui qui «mentira le mieux» gagnera telle ou telle chose, parfois (ici, par exemple) la main d'une princesse.—Nous mentionnerons, parmi les contes de ce groupe, comme présentant ce même thème, un conte lithuanien (Schleicher, p. 38), un conte serbe (Vouk, nº 44), un conte grec moderne (Hahn, nº 59), un conte norvégien (Asbjœrnsen, t, II, p. 97).

Dans un conte français, que M. Alphonse Karr dit avoir entendu raconter dans son enfance (Moniteur universel, 18 mars 1879), un saint ermite, désolé de la mauvaise conduite des habitants de son village et ne voyant aucun résultat de ses prières, demande à être admis devant le bon Dieu pour lui exposer ses vœux. Saint Jean, son patron, lui apparaît en songe et lui donne une fève qui, plantée par l'ermite, croît merveilleusement et finit par arriver au ciel, où le saint homme, après y avoir grimpé, demande et obtient ce qu'il désirait.

Dans un troisième conte russe (Ralston, p. 291), un vieux bonhomme plante dans sa cave un chou qui grandit aussi merveilleusement que les haricots, pois, etc., des contes précédents. Ici, le vieux fait un trou dans le ciel avec sa hache et s'y introduit. Il y voit un moulin à bras qui, à chaque tour, donne un pâté et un gâteau avec un pot d'eau-de-vie de grain. Après avoir bien mangé et bien bu, le bonhomme redescend et dit à sa femme de venir avec lui là-haut. Il la met dans un sac qu'il tient avec les dents et commence à grimper; mais, à moitié chemin, le sac lui échappe, et la vieille femme est tuée, etc.

Ce moulin merveilleux fait penser à la serviette de nos contes lorrains et des contes analogues. Un autre conte russe (Ralston, p. 296) va se rapprocher davantage de ces contes. Le héros du conte russe, toujours un vieux bonhomme, après avoir grimpé à un chêne né d'un gland planté par lui dans sa maison, trouve dans le ciel, outre le moulin à bras, un coq à crête d'or. Il rapporte l'un et l'autre chez lui, mais bientôt un seigneur vole le moulin, lequel est finalement repris par le coq.

Dans les contes qui vont suivre, la ressemblance avec le Pois de Rome est complète. Voici, pour commencer, un conte flamand (A. Lootens, nº 1): Un homme plante une fève de marais; le lendemain il voit qu'elle a grandi et qu'elle a monté jusqu'à la porte du Paradis. Il y grimpe et obtient de saint Pierre une brebis à laquelle il suffit de dire: «Petite brebis, secoue-toi!» pour voir pleuvoir les écus. Comme dans notre nº 4, Tapalapautau, l'homme est attrapé par un hôtelier qui substitue une brebis ordinaire à la brebis aux écus. Saint Pierre lui donne ensuite une table qui se couvre de mets au commandement, et enfin un sac d'où sortent, quand on prononce certaines paroles, des gourdins qui battent les gens. Par le moyen de ces gourdins, l'homme se fait rendre sa table et sa brebis.—Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 12), un homme est si pauvre qu'il ne lui reste plus qu'une fève. Il la plante dans son jardin et lui dit tous les matins de pousser bien vite pour qu'il aille chercher son pain au Paradis. Au bout de quelques jours, la fève lui dit qu'il peut monter. Il arrive à la porte de Paradis, où il trouve saint Pierre. Les objets donnés successivement par saint Pierre sont un âne qui fait des écus, une serviette qui se couvre de mets quand on lui dit: «Pain et vin», et enfin, l'un et l'autre ayant été volés par un aubergiste, un bâton qui rosse les gens.—Même enchaînement dans un des contes picards (nº 4) publiés dans le tome VIII (1879) de la Romania. Ici, c'est en grimpant à la tige du haricot pour en cueillir les gousses que Jean arrive au Paradis. Les objets donnés par le bon Dieu sont l'âne merveilleux, une table qui apprête à dîner, et une poêle (sic) qui frappe tout ceux qu'on désigne.—Voir encore un conte toscan (Pitrè, Novelle popolari toscane, nº 29), où saint Pierre donne au petit garçon qui a planté la fève une table, un âne et une massue.

Dans un conte grec moderne (nº 1 de l'appendice des Deutsche Mærchen, de Simrock), même combinaison, avec quelques traits particuliers: Un vieux bonhomme n'a pour nourrir sa famille qu'un caroubier. Or, cet arbre grandit si fort, qu'il finit par atteindre presque le ciel, et tous les jours le bonhomme grimpe au caroubier pour en cueillir les gousses. Voilà qu'une fois il entend dans l'air l'Hiver et l'Eté qui se disputent, chacun prétendant valoir mieux que l'autre. Ils aperçoivent l'homme sur son arbre et le prennent pour arbitre. Celui-ci leur dit qu'ils sont l'un et l'autre si bons, qu'il est très difficile de choisir entre eux. Les contestants, très satisfaits de sa réponse, lui font cadeau d'un petit pot de terre: «Il te procurera tout ce dont tu auras besoin; mais garde-toi de le dire à personne.» L'homme commande au pot de lui procurer un bon repas; de même le lendemain. Sa femme le presse tant qu'il finit par lui révéler le secret. Quelque temps après, leur fils, ayant vu une jeune princesse, en devient éperdument amoureux. Il dit à sa mère d'aller la demander pour lui en mariage au roi. Ce dernier répond qu'il y consentira, si le lendemain le jeune homme et ses parents ont en face de son palais à lui un palais bien plus beau. Que fait la femme? Elle ordonne au petit pot de leur procurer un palais, et alors le mariage a lieu. Le roi et ses serviteurs enivrent le vieux bonhomme et lui extorquent son secret; ils lui volent son petit pot et lui en substituent un autre en apparence semblable. Le bonhomme est donc obligé de remonter sur son arbre; il revoit l'Hiver et l'Eté, qui prennent pitié de lui et lui donnent un gourdin et une corde: «Tu n'auras qu'à commander, et ils garrotteront et bâtonneront ceux que tu voudras.» Par ce moyen le bonhomme rentre en possession de son petit pot.

Dans un conte corse (Ortoli, p. 171), un pauvre diable, qui court après la fortune, arrive un jour dans un pays où il trouve un châtaignier si grand qu'il va jusqu'au ciel. Il y monte, et arrive au Paradis. Les objets qu'il reçoit successivement de saint Pierre sont une serviette merveilleuse, un âne qui fait de l'or et un bâton qui bat les gens, et notamment le fripon d'hôtelier.

Dans un conte de la Normandie, recueilli par M. Edélestand du Méril (Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire littéraire, 1862, p. 474), il y a association d'un autre thème: Le bonhomme Misère rencontre Notre-Seigneur et saint Pierre; il leur demande l'aumône. Notre-Seigneur lui donne une fève et lui dit de s'en contenter. Misère s'en retourne chez lui, et, comme il n'a pas de jardin, il plante la fève dans l'âtre de sa cheminée. La fève ne tarde pas à pousser; le soir, elle sort déjà par le haut de la cheminée, et, le lendemain matin, on n'en voit plus le sommet. Misère grimpe à la tige de la fève; ne trouvant pas de gousses, il monte toujours et arrive au Paradis. Saint Pierre lui promet, à sa prière, qu'il aura toujours dans sa maison de quoi boire et manger. Malheureusement pour Misère, sa femme l'oblige à grimper plusieurs fois encore à la fève pour adresser à saint Pierre des demandes de plus en plus déraisonnables, et il finit par redevenir aussi pauvre qu'auparavant.—Ce dernier élément qui vient se combiner avec notre thème est celui que développe le nº 19 de la collection Grimm, le Pêcheur et sa Femme.

Mentionnons encore un conte flamand (J. W. Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, nº 16), qui offre la combinaison de l'histoire du haricot avec le thème du nº 35 de la collection Grimm, le Tailleur dans le Ciel, et ensuite avec les hâbleries dont nous avons parlé tout à l'heure.

Dans un conte anglais (Grimm, III, p. 321.—Brueyre, p. 35), Jack grimpe à un haricot qui monte jusqu'aux nuages. Il arrive dans une contrée inconnue, où il rencontre une fée, et où il a ensuite des aventures avec un géant.



LVII
LE PAPILLON BLANC

Il était une fois un homme qui était toujours ivre. Comme il revenait un jour du cabaret, il passa par le cimetière et trébucha contre une tête de mort. «Tu n'es pas ici pour tes mérites,» lui cria-t-il en colère.—«Demain,» répondit la tête, «à cette même heure, tu y seras pour les tiens.»

A l'instant même, l'ivrogne fut dégrisé et retourna chez lui tout épouvanté. Sa femme lui dit en le voyant rentrer: «Il est bien étonnant que tu n'aies pas bu aujourd'hui.—Ah!» répondit l'homme, «je suis bien dégrisé; il m'est arrivé une terrible aventure.»

Quand la femme sut ce qui s'était passé, elle courut chez le curé pour lui demander secours. Le curé dit à l'ivrogne: «Allez sur la tombe de votre filleul; frappez, et il en sortira un petit papillon blanc, qui combattra pour vous.»