LX
LE SORCIER

Il y avait dans un village un jeune homme qui se disait sorcier et qui ne l'était pas. Un jour, l'anneau de la dame du château ayant disparu, on fit appeler le prétendu sorcier pour découvrir le voleur. «Combien demandes-tu?» lui dit le seigneur.—«Trois bons repas,» répondit le sorcier.—«Tu les auras.»

Un cuisinier lui apporta le premier repas. «En voilà déjà un!» dit le sorcier. Le cuisinier, qui était un des voleurs, courut tout effrayé à la cuisine et dit à ses compagnons: «Il a dit: En voilà déjà un!» Un autre cuisinier apporta le second repas. «Ah!» pensait-il, «il va dire aussi que c'est moi.—En voilà déjà deux!» dit le sorcier. Aussitôt l'autre d'aller rapporter la chose à ses compagnons: «Il a dit: En voilà déjà deux!» Un troisième ayant apporté le dernier repas, le sorcier dit: «En voilà trois!»

Pour le coup, les domestiques crurent bien qu'ils étaient découverts: ils s'imaginaient que le sorcier avait voulu parler des voleurs. Ils l'appelèrent: «Ne dites à personne que c'est nous qui avons pris l'anneau, et vous aurez la moitié de ce qu'il peut valoir.» Le sorcier leur demanda: «Y a-t-il un gros coq dans la basse-cour?—Oui.—Faites-lui avaler l'anneau.»

Les domestiques firent ce que le sorcier leur conseillait. Celui-ci se rendit alors auprès de la dame du château et lui dit: «C'est votre gros coq qui a avalé l'anneau.» On tua le coq et on trouva l'anneau dans son estomac.

«Voilà qui est bien,» dit le seigneur. Pourtant il n'était pas encore bien convaincu de la science du sorcier. Pour s'en assurer, il mit un grillon sur une assiette et une sonnette par dessus; puis, ayant placé le tout sous la plaque du foyer, il dit au sorcier: «Il faut que tu devines ce qu'il y a dans l'assiette; sinon, voici une paire de pistolets, je te brûle la cervelle.»

Le pauvre sorcier ne savait que faire. «Ah!» dit-il, «te v'là pris, grillot[64].—Tu as deviné,» dit le seigneur, «c'est heureux pour toi.»

NOTES:

[64] Proverbe du pays. On est pris comme un grillon quand on est dans l'embarras.