LXVII
JEAN SANS PEUR

Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie n'avait eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses parents s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village des environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer leur fils. Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir passer chez lui la quinzaine de Noël.

Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le lendemain de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher sonner le premier coup de la messe. «Volontiers,» répondit Jean. En ouvrant la porte de la sacristie, il se trouva en face de six hommes armés de lances. «Eh! vous autres!», dit-il, «que faites-vous là? Vous montez la garde de bon matin.» Personne ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors Jean leur donna un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa dans une autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher; il y trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts. «Bonjour, messieurs,» dit-il en entrant, «bon appétit.» Et comme il ne recevait pas de réponse: «On n'est guère poli,» dit-il, «dans ce pays-ci.» Il prit place à table et mangea tout ce qui était servi. L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure, riait de voir son neveu s'en tirer si bien.

Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié de la montée, il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes armés de grands sabres. Il leur dit: «Vous vous êtes levés bien matin pour monter la garde.» Voyant qu'ils ne répondaient pas, il leur fit dégringoler l'escalier, et ils tombèrent sur le dos du curé, qui suivait son neveu à distance. Arrivé au haut du clocher, Jean vit deux hommes qui tenaient la corde. «Voulez-vous sonner,» leur dit-il, «ou aimez-vous mieux que je sonne moi-même?» Mais ces hommes étaient muets comme les autres. Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après avoir sonné le premier coup de la messe, il redescendit et trouva son oncle étendu tout de son long au pied de l'escalier. Il s'empressa de relever le pauvre homme, qui lui dit: «Eh bien! mon neveu, as-tu eu peur?—Mon oncle,» dit Jean, «vous avez eu plus peur que moi.—Jean,» lui dit alors le curé, «tu ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette étole et cette baguette. Par le moyen de l'étole, tu seras visible et invisible à ta volonté; et tout ce que tu frapperas avec ta baguette sera bien frappé.»

Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route, marchant par la pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une grande forêt. Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aperçut au loin une lueur, et, se dirigeant de ce côté, il arriva devant une chaumière qui était à quelque distance de l'endroit où paraissait cette lueur. Il frappa et fut très bien reçu par une femme et sa fille qui demeuraient dans la chaumière. Jean leur demanda ce que c'était que la lueur qu'il avait aperçue. «Cette lueur,» répondirent-elles, «sort d'un château où l'esprit malin vient toutes les nuits, à minuit.» Elles ajoutèrent que le château leur appartenait, car elles étaient princesses, mais qu'elles n'osaient plus l'habiter par crainte du diable. «Donnez-moi un jeu de cartes,» leur dit Jean, «et j'irai dans ce château.—Ah!» s'écria la princesse, «n'allez pas hasarder votre vie pour moi!» Mais Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de cartes et partit.

Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et dit au jeune garçon: «Que fais-tu ici?—Cela ne te regarde pas,» répondit Jean. «J'ai autant le droit d'être ici que toi.» Le diable s'assit au coin de la cheminée, en face de Jean, et resta quelque temps à le regarder sans mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas: «Veux-tu jouer aux cartes avec moi?» lui dit-il.—«Volontiers,» répondit Jean.—«Si l'un de nous laisse tomber une carte,» dit le diable, «il faudra qu'il la ramasse.—C'est convenu,» dit l'autre, et ils se mirent à jouer.

Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses cartes et dit à Jean de la ramasser. «Non,» dit Jean, «il a été convenu que celui qui laisserait tomber une carte la ramasserait lui-même.» Le diable n'eut rien à répondre, et, au moment où il se baissait pour ramasser sa carte, Jean prit sa baguette et lui en donna fort et dru sur les épaules. Le diable criait comme un aveugle, mais les coups pleuvaient toujours.

Quand il fut bien rossé, Jean lui dit: «Si tu en as assez, renonce par écrit à ce château.» Le diable s'empressa de faire un écrit qu'il signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se méfiait, prit le billet et le jeta dans le feu, où il flamba. «Comment!» dit le diable, «voilà le cas que tu fais de ma signature!—Ton billet ne valait rien,» dit Jean, et il recommença de plus belle à battre le diable, qui criait comme un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en bonne forme.

Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou, comme un trou de souris, et dit au diable: «C'est par là que tu vas déloger.» L'autre prétendit d'abord que c'était impossible, puis il demanda au jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean le poussa donc; mais le diable lui donna un grand coup de pied dans la figure et s'enfuit.

Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un beau lit garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants; il s'y coucha et s'endormit profondément.