Pendant qu’il dort, la princesse s’habille, et le vieux guerrier parle aux soldats les plus janissaires du régiment de Préobrajensky. Il leur représente la position humiliante de la princesse, parle de sa reconnaissance future, et, tout en parlant, fait charger les fusils.

Laissant alors la princesse sous la garde d’une quarantaine de grenadiers, il va, avec quatre vingts soldats, arrêter le chef de l’état, le terrible duc de Courlande.

On traverse paisiblement les rues de Pétersbourg; on arrive au palais du régent; on y entre, et Munich envoie Manstein pour l’arrêter, mort ou vif, dans sa chambre à coucher. Les officiers de service, les sentinelles, les domestiques regardent faire. «S’il y eût eu un seul officier ou soldat fidèle,» dit Manstein, dans ses mémoires, «nous étions perdus.» Mais il ne s’en trouva pas un seul. Biren, voyant les soldats, se sauve, en rampant, sous le lit. Manstein le fait retirer de là. Biren se débat. On lui donne quelques coups de crosse de fusil, et on le porte au corps de garde.

Le coup d’état était fait. Mais il va se passer une chose bien plus étrange encore.

Biren était détesté, cela pouvait expliquer sa chute. La régente, au contraire, bonne et douce créature—ne faisant de mal à personne, et faisant beaucoup l’amour avec l’ambassadeur Linar—était même un peu aimée, par haine pour Biren. Une année passe. Tout est tranquille. Mais la cour de France est mécontente d’une alliance Austro-russe que la régente venait de faire avec Marie-Thérèse. Comment empêcher cette alliance?—Rien de plus facile: faire un coup d’état et chasser la régente. Ici pas même de maréchal vénéré par les soldats, pas même un homme d’état: il suffit d’un médecin intrigant, Lestocq, et d’un intrigant ambassadeur, La Chétardie, pour porter au trône Elisabeth, la fille de Pierre I.

Elisabeth, absorbée dans les plaisirs et dans de petites intrigues, pensait peu au renversement du gouvernement. On lui fait accroire que la régente a l’intention de l’enfermer dans un couvent.—Elle, Elisabeth, qui passe son temps dans les casernes de la garde et dans les orgies..... plutôt se faire impératrice! C’est aussi ce que pense La Chétardie; et il fait plus que penser, il donne de l’or français pour soudoyer une poignée de soldats.

Le 25 novembre 1741, la grande-duchesse arrive, revêtue d’une robe magnifique et la poitrine couverte d’une cuirasse brillante, au corps de garde du régiment de Préobrajensky. Elle expose aux soldats sa position malheureuse. Les soldats, gorgés de vin, lui crient: «Ordonne, mère, ordonne, et nous les égorgeons tous!» La charitable grande-duchesse recule d’horreur, et ordonne seulement l’arrestation de la régente, de son mari et de leur fils—le bambino-empereur.

Et encore une fois même représentation. Antoine-Ulrich de Braunschweig est réveillé du plus profond sommeil; mais cette fois il ne peut se rendormir, car deux soldats l’enveloppent dans un drap de lit et le portent dans un cachot, d’où il ne sortira que pour aller mourir en exil.

Le coup d’état est fait.

Le nouveau règne va comme sur des roulettes. Il ne manque encore une fois à cette couronne étrange... qu’un héritier. L’Impératrice, qui ne veut pas du petit Ivan, va en chercher un dans le palais épiscopal du prince-évêque de Lubeck. C’était le neveu de l’évêque et un petit-fils de Pierre I, orphelin sans père ni mère, le futur de la petite Sophie Auguste Frédérique, princesse d’Anhalt-Zerbst-Bernbourg, qui perdit tant de titres sonores et illustres pour s’appeler tout brièvement.... Catherine II.