Le dixième jour après mon arrivée à Moscou, un samedi, l’Impératrice s’en alla au couvent de Troïtza. Le grand-duc resta avec nous à Moscou. On m’avait déjà donné trois maîtres: l’un, Simon Théodorsky, pour m’instruire dans la religion grecque; l’autre, Basile Adadouroff, pour la langue russe; et Laudé, maître de ballet, pour la danse. Pour faire des progrès plus rapides dans la langue russe, je me levais la nuit sur mon lit, et, tandis que tout le monde dormait, j’apprenais par cœur les cahiers qu’Adadouroff me laissait. Comme ma chambre était chaude et que je n’avais aucune expérience sur le climat, je négligeais de me chausser, et j’étudiais comme je sortais de mon lit. Aussi dès le quinzième jour je pris une pleurésie qui pensa m’emporter. Elle se déclara par un frisson qui me prit, le mardi, après le départ de l’Impératrice pour le couvent de Troïtza, au moment que je m’étais habillée pour aller diner avec ma mère chez le grand-duc. J’obtins avec difficulté de ma mère la permission d’aller me mettre au lit. Lorsqu’elle revint du diner elle me trouva presque sans connaissance, avec une forte chaleur et une douleur insupportable au côté. Elle s’imagina que j’allais avoir la petite vérole, envoya chercher des médecins, et voulut qu’ils me traitassent en conséquence. Ceux-ci soutenaient qu’il fallait me saigner. Elle ne voulut jamais y consentir, et dit que c’était en saignant son frère qu’on l’avait fait mourir de la petite vérole en Russie, et qu’elle ne voulait pas qu’il m’en arrivât autant. Les médecins et les entours du grand-duc, qui n’avaient pas eu la petite vérole, envoyèrent à l’Impératrice faire un rapport exact de l’état des choses, et je restai dans mon lit, entre ma mère et les médecins qui se disputaient, sans connaissance, avec une fièvre brulante et une douleur au côté qui me faisait souffrir horriblement et pousser des gémissements pour lesquels ma mère me grondait, voulant que je supportasse mon mal patiemment.
Enfin, le samedi soir, à sept heures, c’est à dire le cinquième jour de ma maladie, l’Impératrice revint du couvent de Troïtza, et en mettant pied à terre de la voiture, elle entra dans ma chambre et me trouva sans connaissance. Elle avait à sa suite le comte Lestocq et un chirurgien, et, après avoir entendu l’avis des médecins, elle s’assit elle-même sur le chevet de mon lit et me fit saigner. Au moment que le sang partit je revins à moi, et en ouvrant les yeux, je me vis entre les bras de l’Impératrice qui m’avait soulevée. Je restai entre la vie et la mort pendant 27 jours, durant lesquels on me saigna seize fois, et quelquefois quatre fois dans un jour. On ne laissait presque plus entrer ma mère dans ma chambre. Elle continuait d’être contre ces fréquentes saignées, et disait tout haut qu’on me faisait mourir. Cependant elle commençait à être persuadée que je n’aurais pas la petite vérole. L’Impératrice avait mis près de moi la comtesse Roumianzoff et plusieurs autres femmes, et il paraissait qu’on se méfiait du jugement de ma mère. Enfin, l’abcès que j’avais dans le côté droit creva par les soins du médecin Sanchès, Portugais. Je le vomis, et dès ce moment je revins à moi. Je m’aperçus tout de suite que la conduite qu’avait tenue ma mère pendant ma maladie, l’avait desservie dans tous les esprits. Quand elle me vit fort mal, elle voulut qu’on m’amenât un prètre luthérien. On m’a dit qu’on me fit revenir, ou qu’on profita d’un moment où je revins à moi, pour m’en faire la proposition, et que je répondis: «à quoi bon? faites venir plutôt Simon Théodorsky; je parlerai volontiers avec celui-ci.» On me l’amena, et il parla avec moi, en présence des assistants, d’une façon dont tout le monde fut content. Ceci me fit grand bien dans l’esprit de l’Impératrice et de toute la cour. Une autre petite circonstance nuisit encore à ma mère. Vers Pâques, ma mère, un matin, s’avisa de m’envoyer dire par une femme de chambre, de lui céder une étoffe bleu et argent que le frère de mon père m’avait donnée, lors de mon départ pour la Russie, parcequ’elle m’avait beaucoup plu. Je lui fis dire qu’elle était la maîtresse de la prendre; qu’il était vrai que je l’aimais beaucoup, parceque mon oncle me l’avait donnée, voyant qu’elle me plaisait. Ceux qui m’entouraient, voyant que je donnais mon étoffe à contre-cœur, et qu’il y avait si long-temps que j’étais alitée entre la vie et la mort, et un peu mieux seulement depuis une couple de jours, se mirent à dire entr’ eux qu’il était bien imprudent à ma mère de causer à une enfant mourante le moindre déplaisir, et que bien loin de vouloir s’emparer de cette étoffe, elle aurait mieux fait de n’en pas faire mention. On alla conter cela à l’Impératrice qui, sur le champ, m’envoya plusieurs pièces d’étoffes riches, superbes, et, entre autres, une bleu et argent; mais cela fit chez elle du tort à ma mère. On accusa celle-ci de n’avoir guère de tendresse pour moi, ni de ménagement. Je m’étais accoutumée pendant ma maladie d’être les yeux fermés; on me croyait endormie, et alors la comtesse Roumianzoff et les femmes disaient entr’ elles ce qu’elles avaient sur le cœur, et par là j’apprenais quantité de choses.
Comme je commençais à me mieux porter, le grand-duc venait passer la soirée dans l’appartement de ma mère, qui était aussi le mien. Lui et tout le monde avait paru prendre le plus grand intérêt à mon état. L’Impératrice en avait souvent versé des larmes. Enfin, le 21 Avril 1744, jour de ma naissance, où commençait ma 15ième année, je fus en état de paraître en public, pour la première fois après cette terrible maladie.
Je pense que tout le monde ne fut pas trop édifié de me voir. J’étais devenue maigre comme un squelette; j’avais grandi, mais mon visage et mes traits s’étaient allongés, les cheveux me tombaient, et j’étais d’une pâleur mortelle. Je me trouvais moi-même laide à faire peur, et je ne pouvais retrouver ma physionomie. L’Impératrice, ce jour-là, m’envoya un pot de rouge, et ordonna de m’en mettre.
Avec le printemps et les beaux jours cessèrent les assiduités du grand-duc chez nous. Il aimait mieux aller se promener et tirer dans les environs de Moscou. Quelquefois cependant il venait dîner ou souper chez nous, et alors ses confidences enfantines vis-à-vis de moi continuaient, tandis que ses entours s’entretenaient avec ma mère, chez qui il venait beaucoup de monde, et où il y avait maint et maint pourparler qui ne laissait pas de déplaire à ceux qui n’en étaient pas, et entre autres au comte Bestoujeff dont tous les ennemis étaient rassemblés chez nous, entre autres le marquis de la Chétardie, qui n’avait encore déployé aucun caractère[C] de la cour de France, mais qui avait en poche ses lettres de créance d’ambassadeur.
Au mois de mai, l’Impératrice s’en alla de nouveau au couvent de Troïtza, où le grand-duc, moi, et ma mère, nous la suivîmes. L’Impératrice, depuis quelque temps, commençait à traiter ma mère avec beaucoup de froideur. Au couvent de Troïtza la cause s’en développa au clair. Une après-dîner que le grand-duc était venu dans notre appartement, l’Impératrice y entra à l’improviste et dit à ma mère de la suivre dans l’autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le grand-duc et moi nous nous assîmes sur une fenêtre en attendant. Cette conversation dura très longtemps, et nous vîmes sortir le comte Lestocq qui, en passant, s’approcha du grand-duc et de moi qui étions à rire, et nous dit: «Cette grande joie va cesser immédiatement.» Et puis, se tournant vers moi, il me dit: «Vous n’avez qu’à faire vos paquets, vous repartirez tout de suite pour vous en retourner chez vous.» Le grand-duc voulut savoir pourquoi cela. Il répondit: «C’est ce que vous saurez après;» et s’en alla faire le message dont il était chargé et que j’ignorais. Il nous laissa, le grand-duc et moi, à ruminer sur ce qu’il venait de nous dire. Les gloses du premier étaient en paroles, les miennes en pensées. Il disait: «Mais si votre mère est fautive, vous ne l’êtes pas.» Je lui répondis: «Mon devoir est de suivre ma mère et de faire ce qu’elle m’ordonnera.» Je vis clairement qu’il m’aurait quittée sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près indifférent; mais la couronne de Russie ne me l’était pas. Enfin la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et l’Impératrice en sortit avec un visage fort rouge et un air irrité; et ma mère la suivait avec les yeux rouges et mouillés de pleurs. Comme nous nous hâtions de descendre de la fenêtre, où nous nous étions juchés, et qui était assez haute, cela fit sourire l’Impératrice qui nous embrassa tous les deux et s’en alla. Lorsqu’elle fut sortie nous apprîmes à peu près ce dont il était question.
Le marquis de la Chétardie qui autrefois, ou, pour mieux dire, à son premier voyage en mission en Russie, avait été fort avant dans la faveur et la confidence de l’Impératrice, au second voyage se trouva déchu de ses espérances. Ses propos étaient plus mesurés que ses lettres: celles-ci étaient remplies du fiel le plus aigre. On les avait ouvertes, déchiffrées; on y avait trouvé les détails de ses conversations avec ma mère et avec beaucoup d’autres personnes, sur les affaires du temps, et sur le compte de l’Impératrice; et comme le marquis de la Chétardie n’avait déployé aucun caractère,[D] l’ordre fut donné de le renvoyer de l’Empire. On lui ôta l’ordre de St André et le portrait de l’Impératrice, mais on lui laissa tous les autres présents en bijoux qu’il tenait de cette princesse. Je ne sais si ma mère réussit à se justifier dans l’esprit de l’Impératrice, mais tant il y a que nous ne partîmes pas; toutefois ma mère continua à être traitée avec beaucoup de réserve et très froidement. J’ignore ce qui s’était dit entre elle et de la Chétardie, mais je sais qu’un jour il s’adressa à moi et me félicita d’être coiffée en Moyse. Je lui dis que pour plaire à l’Impératrice je me coifferais de toutes les façons qui pourraient lui plaire. Quand il entendit ma réponse, il fit une pirouette à gauche, s’en alla d’un autre côté, et ne s’adressa plus à moi.
Revenues à Moscou avec le grand-duc nous fûmes plus isolées, ma mère et moi. Il venait chez nous moins de monde, et l’on me préparait à faire ma confession de foi. Le 28 juin fut fixé pour cette cérémonie, et le lendemain, jour de St Pierre, pour mes fiançailles avec le grand-duc. Je me souviens que le maréchal Brummer s’adressa, pendant ce temps, plusieurs fois à moi pour se plaindre de son élève, et il voulait m’employer pour corriger ou redresser son grand-duc; mais je lui dis que cela m’était impossible, et que par là je lui deviendrais aussi odieuse que ses entours lui étaient déjà. Pendant ce temps ma mère s’attacha fort intimement au prince et à la princesse de Hesse, et plus encore au frère de celle-ci, le chambellan de Retzky. Cette liaison déplaisait à la comtesse Roumianzoff, au maréchal Brummer, et à tout le monde, et tandis qu’elle était avec eux dans sa chambre, le grand-duc et moi nous étions à faire tapage dans l’antichambre, et, en pleine possession de celle-ci: tous les deux nous ne manquions pas de vivacité enfantine.
Aux mois de juillet l’Impératrice célébra à Moscou la fête de la paix avec la Suède, à l’occasion de laquelle on me forma une cour comme grande-duchesse de Russie, fiancée, et tout de suite après cette fête l’Impératrice nous fit partir pour Kiev. Elle partit elle-même quelque jours après nous. Nous allions à petites journées, ma mère et moi, la comtesse Roumianzoff et une dame de ma mère dans le même carrosse; le grand-duc, Brummer, Berkholz, et Decken dans un autre. Une après-diner le grand-duc, qui s’ennuyait avec les pédagogues, voulut venir avec ma mère et moi. Dès qu’il y fut, il ne voulut plus bouger de notre carrosse. Alors ma mère, qui s’ennuya d’aller avec lui et moi tous les jours, imagina d’augmenter la compagnie. Elle communiqua son idée aux jeunes gens de notre suite, parmi lesquels se trouvaient le prince Galitzine, depuis maréchal de ce nom, et le comte Zachar Czernicheff. On prit une des voitures qui portaient nos lits, on y arrangea des bancs tout à l’entour, et dès le lendemain, le grand-duc, ma mère et moi, le prince Galitzine, le comte Czernicheff, et encore un ou deux des plus jeunes de la suite y entrèrent; et c’est ainsi que nous fîmes le reste du voyage fort gaîment pour ce qui regardait notre voiture; mais tout ce qui n’y entra pas fit schisme contre cet arrangement, qui déplaisait souverainement au grand-maréchal Brummer, au grand-chambellan Berkholz, à la comtesse Roumianzoff, à la dame de ma mère, et à tout le reste de la suite, parcequ’ils n’y entraient jamais, et tandis que nous riions pendant le chemin, ils pestaient et s’ennuyaient.
De cette manière nous arrivâmes au bout de trois semaines à Koselsk, où nous attendîmes trois autres semaines l’Impératrice, dont le voyage avait été retardé en route par plusieurs incidents. Nous apprîmes à Koselsk, qu’en chemin il y avait eu plusieurs personnes d’exilées de la suite de l’Impératrice, et qu’elle était de fort mauvaise humeur. Enfin à la moitié d’août elle arriva à Koselsk, et nous y restâmes encore avec elle jusqu’à la fin d’août. On y jouait, depuis le matin jusqu’au soir, au pharaon, dans une grande salle au milieu de la maison, et on y jouait gros jeu. Au reste tout le monde y était fort à l’étroit. Ma mère et moi nous couchions dans la même chambre, la comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère dans l’antichambre, et ainsi du reste. Un jour que le grand-duc était venu dans la chambre de ma mère et la mienne, tandis qu’elle écrivait et avait sa cassette ouverte à côté d’elle, il voulut y fureter par curiosité. Ma mère lui dit de n’y pas toucher, et réellement il s’en alla sauter par la chambre d’un autre côté. Mais en sautant ça et là pour me faire rire, il accrocha le couvercle de la cassette ouverte et la renversa. Alors ma mère se fâcha, et il y eut de grosses paroles entr’eux. Ma mère lui reprochait d’avoir renversé sa cassette de propos délibéré, et lui il criait à l’injustice, l’un et l’autre s’adressant à moi et réclamant mon témoignage. Moi qui connaissais l’humeur de ma mère, je craignais d’être souffletée si je n’étais de son avis; et ne voulant ni mentir ni désobliger le grand-duc, je me trouvais entre deux feux. Néanmoins je dis à ma mère que je ne pensais pas qu’il y eût de l’intention de la part du grand-duc, mais qu’en sautant son habit avait accroché le couvercle de la cassette qui était placée sur un fort petit tabouret. Alors ma mère me prit à partie, car quand elle était en colère il lui fallait quelqu’un pour quereller. Je me tus et me mis à pleurer. Le grand-duc, voyant que toute la colère de ma mère tombait sur moi parceque j’avais témoigné en sa faveur, et que je pleurais, accusa ma mère d’injustice et traita sa colère de furie; et elle lui dit qu’il était un petit garçon mal élevé. En un mot il est difficile de pousser plus loin la querelle, sans se battre cependant, qu’ils ne le firent tous les deux.