—J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues…. Tout enfin, tout!—Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-même.»

Je pris mon front dans mes mains … je pleurais!

«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,—ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité.—C'était en hiver … je dormais; tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur.

Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour; il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le faut; car moi … je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père … seule … toute seule … entends-tu bien?.. Il y va de l'honneur de ta famille!»—Et nous revînmes.—Quinze jours après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement…. Au prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le coeur!—Me marier, c'était introduire l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race. J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret!… Dieu en a décidé autrement: il a mis entre vos mains l'honneur de notre famille…. Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit….

—Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt….

—Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la probité suffît aux coeurs honnêtes…. Ce secret, vous le garderez, j'en suis sûre…. Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!… Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus … et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»

Elle se leva lentement.

«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?»

Je me levai tout ému.

«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais permettez-moi cependant d'y mettre une condition.