«Que pensez-vous?

—C'est fini…. Elle est morte!»

Alors, sans répondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme anéanti.

Moi je m'accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face rigide de la vieille.

Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand relevant tout à coup la tête, le baron me dit:

«Monsieur, tout ceci me confond!… Voici ma mère … depuis vingt-six ans je croyais la connaître… et voilà que tout un monde de mystères et d'horreur s'ouvre devant mes yeux….—Vous êtes médecin … avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable?

—Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de madame votre mère… Si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait peut-être m'offrir un moyen de sauver mon malade.

—Volontiers, Monsieur,» fit-il.

Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, appartenant à l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait chaque année, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnée d'un vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance…. Que cet homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier le fils de son ancien maître, et qu'à cette heure suprême, tourmenté sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable … car la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des fatigues horribles de ces quelques jours.—Voilà ce que le vieux domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir en cela son devoir.—Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant sa mère d'abord jusqu'à Baden.—Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à pas…. Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne … c'étaient les siennes.

Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur l'état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.