«Les cosaques!… les cosaques!…» Alors ce fut une scène étrange; Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres…. On entendit le bruit sec et rapide des batteries, puis de ce côté tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles…. A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant leur proie…. Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre sur ce groupe…. Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de surprise…. Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direc du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers infranchissables.

«En avant, morbleu!—Pas de quartier!…» hurla le caporal.

Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards…. Le combat fut court…. Acculés à la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir…. Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés…. Un seul résista jusqu'au bout…. Grand, maigre, à la face terne et cuivrée, véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton…. Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette.

«Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le cuir….»

Il se trompait!… Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la mâchoire…. Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu…. Mais attendu que l'arme n'était pas chargée, l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de lui par un triple hourrah!

C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre.

«Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!»

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau; les habitants d'Echbourg avaient disparu… Leurs boeufs erraient à l'aventure dans les halliers… Quelques chèvres grimpaient le long de la côte … et sauf une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d'armes, de danse et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur… à cette exception près, tous les autres en furent quittes pour des horions.