LE BOUC D'ISRAËL
CONTE
Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur Kasper Évig et du juif Élias Salomon.—Kasper Évig faisait des visites fréquentes à la petite Éva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon ami Élias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou quatre soufflets bien appliqués.
Élias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois, fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper en duel … ce qu'il fit avec une extrême répugnance, car un seigneur est nécessairement très-fort sur les armes.
Cela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son fleuret entre les côtes dudit seigneur … circonstance qui gêna considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre monde en moins de dix minutes.
Le rector Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les écouta froidement et leur dit:
«C'est très-bien, Messieurs … Il est mort, n'est-ce pas? … Eh bien qu'on l'enterre.»
Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde.
Il maigrissait, il gémissait et soupirait; son nez, déjà si long, semblait grandir encore à vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il traversait la rue des Trois Fontaines, on l'entendait murmurer:
«Kasper Évig, pardonne-moi … Je n'en voulais pas à ta vie!—Malheureuse Éva, qu'as-tu fait? … Par tes agaceries inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre l'autre … et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans mes rêves … Éva! … malheureuse Éva, qu'as-tu fait?…»