«Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du corps et celles de l'âme; c'est du moins l'opinion des gens du pays, qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, à cause des vertus singulières de leur fleuve…. C'est une grande consolation pour les scélérats!… Il est bien à regretter que nous ne jouissions pas d'un cours d'eau pareil.—Si nous vivions du temps de Jason, je te dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avaient la propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous sauver du remords….—Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières … et surtout de donner tes biens à l'Église…. Mais dans l'état des temps, des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de te soulager.

—Lequel?» s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance.

Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Mürg.

Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.

Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes aromatiques,—du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage, des volubilis,—sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et retombant en touffes de la plus belle verdure.

Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses, les yeux étincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussâtre, l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi comme un vieux satyre en maraude … mon bouc s'avançait précisément vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à coeur joie de cette verdure embaumée.

«Salomon, m'écriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment même où je pense au bouc d'Israël, je le vois … regarde … le voilà!—L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci?—Charge ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»

Salomon me regarda stupéfait:

«Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour charger ce bouc de mon remords?

—Rien de plus simple…. Comme s'y prenaient les Romains, pour se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes…. Ils les précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien! après avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch … et tout sera fini!