Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger une parole. La nuit était venue … un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach … et tout au loin … bien loin … sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles.
Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le Schnéeberg, je me levai pour sortir.—Le vieux braconnier m'accompagna jusqu'au seuil de sa cassine.
«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il en me tendant la main.
Sa voix tremblait.
«Si vous avez beaucoup souffert … Heinrich!… Souffrir, c'est expier.»
Il me regarda quelques instants sans répondre….
«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume…. Si j'ai beaucoup souffert?—Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander cela!—Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage? Non, n'est-ce pas…. On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça ne l'empêche pas d'être triste…. Il regarde le ciel à travers les barreaux de sa cage … ses ailes tremblent … il finit par mourir.—Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»
Il se tut quelques secondes … puis, tout à coup, comme entraîné malgré lui:
«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!… les grandes forêts!… la solitude!… la vie des bois!…»
Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.