«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?… Ceci est vraiment trop fort!»
Et le voyant consterné de son apostrophe:
«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions … mais décidément tu deviens trop gras … tu bois du vin trop généreux, et surtout une quantité de chopes trop indéterminée…. Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!
—Maigrir!
—Oui!… ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas … mais les idées … et c'est tout simple…. Si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer?»
Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:
«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai!»
Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.
Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l'hôtel des Trois Pigeons et la brasserie du Roi Gambrinus pour entreprendre un long voyage.
Il se dirigea vers la Suisse.