Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser de ce cauchemar… Impossible! mais au même instant, une des jeunes élégantes s'écria:

«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous… ce domaine…»

Elle n'eut pas le temps de finir… un silence de mort suivit ces paroles.—Je regardai… la fantasmagorie avait disparu!

Alors un son de trompe frappa mes oreilles… Des chevaux piaffaient au dehors… des chiens aboyaient… et la lune calme, méditative, regardait toujours au fond de mon alcôve.

La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre. Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et la défense écumeuse, un énorme sanglier.

J'entendis les fanfares redoubler au dehors… puis s'éteindre comme un soupir dans les bois… puis… rien!

Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de ces vieilles familles protestantes d'autrefois… calmes, dignes et solennelles dans leurs moeurs.

Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible; la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son étui de noyer, comptant les secondes … et plus loin, dans l'ombre, quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.

Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec attendrissement:

«Ceci est votre terre promise… la terre d'Abraham… d'Isaac et de Jacob… laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles… afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du ciel…—Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple bien-aimé… en qui j'ai mis ma confiance…»