Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse… mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.

En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule naissant, avait quelque chose d'épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir… Une voix lointaine… ironique, me criait:

«Kasper … Kasper … viens … cette terre est à nous!…»

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de maître Christian Hâas…

Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle importance … car la vision de cette nuit singulière me paraît signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les propriétaires passent!… chose qui fait dresser les cheveux sur la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.

Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.