Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table moisie. On se mit à l'œuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'étain allaient et venaient comme la navette d'un tisserand; les mâchoires galopaient, l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.
Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit chien-loup appartenant au Panier-Fleuri, blanc comme la neige, le nez noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l'œil luisant. Tantôt l'un, tantôt l'autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue de poisson, qu'il happait au vol.
C'était un joli coup d'œil.
«Ma foi, dit Fritz, je suis content d'être venu ce matin, je m'ennuyais, je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c'est terriblement monotone.
—Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon sang; tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du Cantique des cantiques. Ha! ha! ha!
—Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous connaissons cet homme grave: quand il est sérieux, il faut rire, et quand il rit, il faut se défier.»
Fritz se mit à rire de bon cœur. «Ah! vous avez donc éventé la mèche, fit-il, moi qui croyais....
—Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce n'est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, il est malheureusement vrai que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit tant d'hommes gras avant l'âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les membres.
—C'est très vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bière; elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins à la gravelle: l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela; et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau. L'homme qui ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très longtemps, et la maigreur n'est pas aussi difficile à porter que l'obésité.
—Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce qu'il faut à l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos articulations en bon état, de sorte qu'on ne ressemble pas à ces charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la danse, la chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère.