—J'aurai Katel.

—Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.

—Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.

—Tu raisonnes mal, Kobus.

—Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à tous?

—Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut pas.

—Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?

—Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres le dépôt de la vie qui nous a été confié.

—Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait qu'il pense ce qu'il dit.

—Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe, mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton cœur saute de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des Trois houzards, comme il le chantait pour te réjouir!