Le vieux rebbe s'approchait donc, en agitant la tête d'un air grotesque, et psalmodiant:
«Schaude..., schaude...[4], tu ne changeras donc jamais, tu seras donc toujours le même fou que j'ai connu, que j'ai fait sauter sur mes genoux, et qui voulait m'arracher la barbe? Kobus, il y a dans toi l'esprit de ton père: c'était un vieux braque, qui voulait connaître le Talmud et les prophètes mieux que moi, et qui se moquait des choses saintes, comme un véritable païen! S'il n'avait pas été le meilleur homme du monde, et s'il n'avait pas rendu des jugements, à son tribunal, aussi beaux que ceux de Salomon, il aurait mérité d'être pendu! Toi, tu lui ressembles, tu es un épikaures[5]; aussi je te pardonne, il faut que je te pardonne.»
Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre un verre de Kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils causaient en yudisch des affaires de la ville, du prix des blés, du bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui avançait d'assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux rebbe, il l'aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et ses deux garçons Isidore et Nathan, n'avait pas de meilleur ami que Fritz; mais il abusait de son amitié pour vouloir le marier.
À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l'un de l'autre—causant d'affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des étrangers—à peine étaient-ils ainsi, et dans un de ces moments où la conversation sur les affaires du jour s'épuise, que la physionomie du vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s'animait tout à coup d'un reflet étrange, et qu'il s'écriait:
«Kobus, connais-tu la jeune veuve du conseiller Roemer? Sais-tu que c'est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette jeune veuve, elle est aussi très aimable. Sais-tu qu'avant-hier, comme je passais devant sa maison, dans la rue de l'Arsenal, voilà qu'elle se penche à la fenêtre et me dit: "Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que j'ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel!" Alors, Kobus, moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant: "Comment un vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux, madame Roemer? Non, non, cela n'est pas possible, je vois que c'est par bonté d'âme que vous dites ces choses!" Et vraiment, Kobus, elle est bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon les paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Sârron et le muguet des vallées», disait le vieux rabbin en s'animant de plus en plus.
Mais, voyant Fritz sourire, il s'interrompait en balançant la tête, et s'écriait:
«Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de converser, cela? Voyons, n'est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?
—Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement raconte-moi le reste, elle t'a fait entrer chez elle, n'est-ce pas... elle veut se remarier?
—Oui.
—Ah! bon, ça fait la vingt-troisième....