—Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible. «Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux posché-isroel, halte!
—Tu en veux six?
—Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec toi, comme un âne qu'on étrille.»
Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri: «Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.
«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit tout bas, une larme dans l'œil.»
Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son journal.
[X]
Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les mœurs d'autrefois; les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau, le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.
«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous l'œil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble, ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»