«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans? Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse, des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est refusée!»
Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon:
«J'ai dit en mon cœur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie; jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que mon cœur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses, je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon cœur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille, dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et, plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz, pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?»
Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la bouteille de la paille, et de l'entendre dire:
«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées!
—Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par raconter les siennes.
«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons!
—Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la main sur l'estomac avec une grimace.
—Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et cela te remettra.
—Non, merci.