Alors, sans m'en demander davantage, il redescendit l'échelle et se jeta dans l'escalier. Je le suivais; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n'étions pas encore au bout de l'allée, que l'approche d'une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.

Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d'une nuée de corbeaux: «Hourrah! hourrah!» remplissaient alors la rue d'un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.

Moi, tout fier d'avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus l'imprudence de m'avancer sur la porte. Les houlans[1] arrivaient comme le vent. Ce fut comme une vision, et ce n'est qu'au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.

L'air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine; on l'aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les houlans, comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.[2]

Il me semblait que le carré pliait; c'était vrai.

«Serrez les rangs! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.

--Serrez les rangs! serrez!» répétaient les officiers de distance en distance.

Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu; le centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l'éclair, mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les Républicains n'avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus,[3] et les houlans arrivaient toujours, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.

Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous[4] donnait la chair de poule,[5] et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.

En un clin d'oeil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.