Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit:

«Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Raison[2] et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage!

--Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre! c'est abominable!

--Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour. Vous criez bien haut... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire!»

Alors le mauser frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit:

«J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites.»

Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme:

«Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.

--Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau!

--Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser[1] et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans?»