Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins ; car, lorsque je me penchai pour descendre, j’en vis trois, également en manches de chemise comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme l’autre avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.
Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d’un air assez paisible ; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s’écria :
« Fritzel, descends… ils ne te feront pas de mal ! »
Alors je descendis, et ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s’inquiéter de moi. La porte de l’allée à gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Républicains en train de brasser la pâte d’une seconde ou d’une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de la salle entrebâillée, je voyais l’oncle Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu’un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de la tête et la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l’un, le couteau dans l’autre, et ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.
Il avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu’on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s’agitaient au courant d’air, car, malgré le froid les fenêtres restaient ouvertes ; une sentinelle passait derrière, l’arme au bras, et s’arrêtait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur la table.
Tout en déchiquetant, l’homme aux gros favoris parlait d’une voix brusque :
« Ainsi, tu es médecin ? disait-il à l’oncle.
— Oui, monsieur le commandant.
— Appelle-moi « commandant » tout court, ou « citoyen commandant », je te l’ai déjà dit ; les « monsieur » et « madame » sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays ; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. A combien sommes-nous de Kaiserslautern ?
— A sept lieues, commandant.