— Eh bien, tu mens ! »
Et, d’une voix lente, il ajouta :
« Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent ! »
La figure de l’oncle devint encore plus pâle. Cependant, d’un ton assez ferme et la tête haute, il répéta :
« Commandant, je vous affirme sur l’honneur qu’il n’y avait pas d’Impériaux à Réethâl il y a trois jours.
— Et moi, s’écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu’il y en avait. Est-ce clair ? »
Il y eut un silence. Tous ceux de la cuisine s’étaient retournés ; la mine du commandant n’était pas rassurante. Moi, je me mis à pleurer, j’entrai même dans la chambre, comme pour secourir l’oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux, les sourcils froncés, ce qui ne l’empêchait pas d’avaler encore une bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbeth sanglotait tout haut.
« Commandant, reprit l’oncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu’il y a deux Réethâl, l’un du côté de Kaiserslautern, et l’autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être là-bas ; mais de ce côté, mercredi soir, on n’en avait pas encore vu.
— Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n’est pas trop bête. Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous sommes aussi fins que vous. A moins que tu ne me prouves qu’il y a deux Réethâl, je ne te cache pas que mon devoir est de te faire arrêter et juger par un conseil de guerre.
— Commandant, s’écria l’oncle en étendant le bras, la preuve qu’il y a deux Réethâl, c’est qu’on les voit sur toutes les cartes du pays. »