Koffel, lui, ruminait toujours quelque invention ; il parlait de son horloge sans poids où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait ; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.

L’oncle écoutait gravement ; il approuvait d’un signe de tête, en rêvant à ses malades.

En été, les voisines, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s’entretenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages : l’une avait filé tant d’aunes de toile l’hiver dernier ; les poules d’une autre avaient pondu tant d’œufs dans la journée.

Moi, je profitais d’un bon moment pour courir à la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s’y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau ; nous sifflions au bruit de l’enclume. Se présentait-il une vieille rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe. Les plus vieux d’entre nous essayaient de fumer des feuilles de noyer, ce qui leur retournait l’estomac ; quelques autres se glorifiaient d’aller déjà tous les dimanches à la danse, c’étaient ceux de quinze à seize ans. Ils se plantaient le chapeau sur l’oreille et fumaient d’un air d’importance, les mains dans les poches.

Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait ; chacun rentrait chez soi.

Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine ; mais les lundis et les vendredis l’oncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d’un ancien valet du comte de Salm-Salm. Ni l’un ni l’autre ne voulait s’abonner à la gazette, mais ils aimaient d’en entendre la lecture pour rien.

Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place ordinaire de l’oncle ! Il semblait songer à des choses profondes ; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme, la vertueuse Barbara, qui gouvernait la commune sous son nom.

Et le grand Karolus donc, cette espèce de lévrier en habit de chasse et casquette de cuir bouilli, le plus grand usurier du pays, qui regardait les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, qui s’imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac, et qui parlait sans cesse de parcs, de faisanderies, de grandes chasses à courre, des droits et des privilèges de monseigneur de Salm-Salm. Combien de fois je l’ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l’habit de l’oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l’allumant à la chandelle en disant :

« Permettez ! »

Oui, toutes ces choses, je les revois.