— Mes chers amis, reprenait alors l’oncle gravement, ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions nous entendre. La paix ! la paix ! voilà ce qu’il nous faut. C’est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre, on voit les mauvais instincts prévaloir : le meurtre, la rapine et le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre ; c’est le seul moyen pour eux de paraître quelque chose. En temps de paix, ils ne seraient rien ; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres génies. L’homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, l’amour de sa famille et de ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c’est un véritable fléau. Maintenant, voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu’à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d’aller nous coucher. »
Tout le monde se levait alors, et le bourgmestre, appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s’écriait :
« Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim et soif ! Et comme il est plus agréable de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j’aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d’en jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense. »
Sur cette réflexion, il s’acheminait vers la porte ; les autres le suivaient.
« Bonne nuit ! criait l’oncle.
— Bonsoir ! » répondait le mauser en s’éloignant dans la rue sombre.
La porte se refermait, et l’oncle soucieux me disait :
« Allons, Fritzel, tâche de bien dormir.
— Pareillement, mon oncle », lui répondais-je.
Lisbeth et moi nous montions l’escalier.