Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré, n'osait bouger de place ni prononcer un mot.
—Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose sur un pied plus convenable. Tu entends?
—Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que Diégo donnait à la conversation.
—Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons, prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!
—Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier.
—Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi!
—Mais ce Loc-Ronan?
—Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la somme.
—Je veux moitié! dit Carrier en se levant.
—Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments!