D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec; de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans Nantes. Aussi son œil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et, voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde:

—Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la nation!

—Vive la nation! hurla l'auditoire.

—En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint son apogée.

Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre vers le cabaret isolé.


[XIX]

[LION ET TIGRE]

Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de Keinec.

—Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!