—Je te le promets.

—Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et je te réponds du reste.

—Tu veilleras à la sûreté de ma personne?

—A mon tour, je te le promets.

Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui aplanissant tous les obstacles.

—Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres à donner et de leur exécution.

Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit. On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa fureur et de son cynisme.

Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce à la bonne volonté de Fougueray.

Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs. Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion commune.

—Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage, lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me donne les millions en question, après, nous verrons bien!