«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.»
Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille.
—Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord du Jean-Louis et Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco! quelle succession de bonheurs!
Ici Diégo s'arrêta brusquement.
—Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il, j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!
Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre:
—Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma fortune!