A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.
Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande de papier blanc, avec cette autre inscription:
LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,
MARCHANDE A LA TOILETTE.
Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et trafiquait des effets de femme, des défroques de la guillotine, suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui envoyait.
Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui, en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite, grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne Carbagnolles.
Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés parfumés, pour amener la fortune dans une maison.
Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur; car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes des impures, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.
Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de «tricoteuses» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le comte de Fougueray:
—Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.
—J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux; tiens, regarde, examine.