—Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas seul!

—Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.

—Non, s'écria Keinec à son tour.

—Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi, Keinec, je je te l'ordonne!

Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.

—Faites donc, dit-il.

—J'obéirai! ajouta Keinec.

—Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite, mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure. Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!

Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit Marcof, le tigre dompté par le lion.

Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'œil l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec: