—Oui.
—Un ange de bonté, dit-on.
—Et l'on a raison de le dire.
—Où est-elle?
—A bord de mon lougre.
—Depuis longtemps?
—Depuis six semaines.
—Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier point.
—Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors, Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son cœur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés, ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres.
—Commandés par qui? demanda Boishardy.