Le marin continua:

—J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir, il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir contre les républicains, je donnai l'ordre de s'égailler dans les genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté, je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles, terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance. Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés, prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains comme pour m'adresser une prière.

«—Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.

«—Oui, répondis-je assez étonné de cette demande.

«—Vous êtes marin?

«—Oui, ma sœur.

«—Comment se nomme le bâtiment que vous montiez?

«—Le Jean-Louis

Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me sembla murmurer de vives actions de grâces.

«—Qu'avez-donc, ma sœur? lui demandai-je de plus en plus surpris.