Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux, tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.

—Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme bouffée de fumée.

—Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.

—Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en riant.

—Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda Pinard.

—Laquelle?

—Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les jours.

—Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend ce qui lui plaît.

—Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!

—Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites pour nous amuser?