«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il du haut de la tribune; le royaume sera divisé et réduit bientôt à cet état de misère et de guerre civile qui rappellera l'époque sanglante de la révocation de l'édit de Nantes!
Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen, monte à son tour à la tribune et refuse le serment prêté par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres suivent son exemple. La séance devient orageuse; on entend des cris dans les tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète que les membres interpellés répondront seulement oui ou non. Tous les évêques et tous les ecclésiastiques qui siégent à droite répondent par un refus formel. Le 9, vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent d'accepter la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son serment civique signé de son sang. Le même jour, une caricature, colportée dans tout Paris, représente un prêtre en chaire: une corde, mue par une poulie et tirée par les patriotes, lui fait lever les bras. Enfin, sur huit cents ecclésiastiques employés dans la capitale, plus de six cents préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à l'ordre de l'Assemblée.
Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces réfractaires. Sur les cent trente-cinq évêques, quatre seulement prêtèrent le serment exigé; les autres se renfermèrent dans un refus absolu, déclarant que leur conscience les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux. Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire, penchaient ouvertement du côté de leurs anciens pasteurs. En Bretagne, surtout, l'émotion fut vive et profonde, bien qu'elle se produisît tardivement en raison de l'éloignement de la province de la capitale et de la façon de vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu'à l'époque à laquelle se passe notre récit, cependant, les départements de l'Ouest s'étaient peu à peu occupés de leur clergé menacé, et le schisme s'y faisait jour. Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant, et n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. D'autres, au contraire, et surtout les prêtres des départements de l'Ouest, avaient refusé obstinément de reconnaître la constitution, et par conséquent de lui prêter serment.
De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers luttaient contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs concitoyens, et les conduisant de l'opposition passive à la révolte ouverte. Agissant soit avec connaissance de cause, soit par ignorance, ils prêchaient la guerre civile. D'un autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, parmi ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes pasteurs, amis du repos et de la tranquillité, et ne comprenant pas comment eux, ministres du Dieu de miséricorde, étaient ou n'étaient pas déchus de leur sacerdoce, suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient qu'ils servaient Dieu d'abord et non la révolution; ils demandaient simplement qu'on les laissât continuer en paix leur pieuse mission, et qu'on ne les chassât pas des cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais l'Assemblée législative voyait en eux des agents provocateurs, et, les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur influence. Mis en révolte ouverte contre la loi, ils agirent contre elle, et se firent un honneur et un devoir de ne pas céder. Non contents de blâmer ce qu'ils nommaient l'apostasie des prêtres assermentés, ils excitaient les fidèles à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter comme des profanateurs et des impies.
Presque toutes les communes avaient repoussé par la force les curés que l'on voulait leur imposer. Dans celles où on les souffrait, l'église était déserte. Les enfants mêmes se sauvaient en désignant le nouveau prêtre sous le nom de «jureur.»
Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait donné une sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au moins un de ces proscrits. La nuit on leur conduisait, de plusieurs lieues, les enfants nouveau-nés et les malades, pour baptiser les uns et bénir les autres. Tout mariage qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur et presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les églises qui leur étaient fermées, ils improvisaient des autels dans les bruyères, sur quelque pierre druidique, au fond des bois, sur des souches amoncelées, au bord des grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse. Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient au petit volet extérieur, et disaient à voix basse:
—Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel autel.
Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au moment indiqués pour assistera la célébration de l'office divin. Ces offices avaient toujours lieu la nuit. Souvent les sermons succédant à la messe faisaient germer dans les esprits de sourdes colères, et préparaient peu à peu à la guerre qui devait bientôt éclater.
Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils étaient prêts à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations étaient presque toujours distribuées à la fin de chaque sermon, proclamations écrites dans un style politico-religieux, et propre à frapper l'imagination de ceux qui les lisaient.
De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre de la bouche de leurs moines un catéchisme composé contre les Français, de même les paysans bretons et vendéens recevaient des mains de leurs recteurs des actes religieux dans le genre de ceux-ci.