Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur le chemin; mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme étrange et double roulant sur la chaussée. Un moment il parut vouloir retourner en arrière. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit abandonner ce dessein.

—En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet qu'il tira de l'une des fontes de sa selle.

La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait avec la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n'étaient qu'à quelques pas, et l'on pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec l'énergie du désespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à franchir l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança, bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les liens qui retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir qui lui couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.

—Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant les lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de nouveau la course de son cheval.

Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux combattants s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout.

—As-tu entendu? demanda Keinec.

—Oui, répondit Jahoua.

En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'énergie. Les deux hommes se regardèrent: ils ne pensaient plus à s'entre-tuer. Tous deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour. Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé presque au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaître la forme gracieuse et la voix altérée d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui retentissait du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à leurs pensées.

—On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.

Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un parti.