«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous avait dit Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré, et tu sais combien tu as dit de messes pour lui.
—Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi tout ce que tu viens de dire.
—N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la fin. Écoute encore: Yvonne grandissait et devenait la plus belle fille du pays. Pendant quatre ans passés elle ne voulut écouter aucun demandeur. Enfin, bien persuadée que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière, à aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours les pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la Cornouaille. Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau garçon. Jamais je n'avais pu rêver un gars plus fortuné pour lui donner Yvonne. Quand il vint me parler et me dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma fille et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant s'était aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour Keinec n'était qu'une affection toute fraternelle.
«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer le bonheur d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: ils étaient heureux tous deux. Il y a deux mois seulement, Keinec revint au pays. Le pauvre gars apprit par d'autres qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me voir; il n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me dire que c'était lui qui avait sauvé le Jean-Louis. S'il a sauvé le lougre, vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien qu'Yvonne était à bord, et c'est qu'il aime toujours Yvonne!...
«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime Jahoua et mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur ce qui me fait souffrir et m'inquiète. J'ai peur que le pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il ne fasse un coup de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne peux pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que dois-je faire?»
Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait parler, lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre la lueur jetée par le feu qui brûlait sur la grande place et la petite fenêtre auprès de laquelle causaient les deux vieillards. Un homme, caché sous l'appui de cette fenêtre et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement. Le recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant le nouveau venu pour un ami, lui tendit vivement la main.
—C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, mon gars?
—Parce que au moment où j'allais entrer chez vous, j'ai aperçu Keinec qui rôdait au bout du village, et que je ne voulais pas le perdre de vue. Maintenant je vous dirai, Yvon, et à vous aussi, monsieur le recteur, que c'est dans la crainte que mon nom prononcé tout haut ne parvint à l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est le bon Dieu qui l'a voulu sans doute, car je venais vous parler à tous deux d'Yvonne et de Jahoua.
—Et Keinec? demanda Yvon.
—Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me suis montré....