Lorsque, après avoir pris possession de l'abbaye quelques jours auparavant, il avait soigneusement visité les souterrains, il avait attentivement examiné les entrées qui y donnaient accès. Celle située sur le bord de la mer, à peu de distance des falaises, était cachée aux regards des passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile. Elle donnait dans une petite grotte étroite et fort basse dans laquelle il fallait pénétrer en se glissant sur les genoux. Une porte, enduite d'une épaisse couche de granit, était pratiquée au fond de cette grotte, et, se mouvant par un ressort artistement dissimulé, s'ouvrait sur la galerie. Diégo avait découvert le ressort faisant céder la porte intérieurement. Donc, lorsqu'il eut dépassé Pont-Croix, il mit pied à terre, et conduisant son cheval par la bride, il se dirigea vers la grotte qu'il atteignit bientôt.

Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se glissa dans l'intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il avait sur lui une bougie et un briquet. Il fit du feu à l'aide de l'un, et, le feu fait, il alluma l'autre. Puis il pressa le ressort; la porte s'ouvrit et il pénétra dans la galerie.

Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa, Jasmin et Henrique étaient amenés devant le comte de La Bourdonnaie, M. de Boishardy et Marcof. Il y avait six heures environ que la pauvre Yvonne gisait à terre en proie à la fièvre et au délire.

Diégo, certain d'être seul, avança hardiment. Par mesure de précaution, il tenait un pistolet à la main. Diégo avait été doué par la nature prodigue d'une imagination des plus vives. Son esprit, continuellement éveillé, travaillait sans relâche. En traversant les souterrains, le projet d'Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan, lui revint en tête. Il sourit.

—J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les chouans m'ont rendu grand service. Ils m'ont pris soixante-quinze mille livres, mais ils me mettent en possession de plus de deux millions. «Ils m'ont ruiné pour le moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre pour le présent. Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle est entre leurs mains, qu'elle y reste! C'est le seul souhait que je forme. J'irai seul à Rennes. Je verrai Julie de Château-Giron, et je saurai bien la contraindre à m'abandonner sa fortune, lors même qu'elle aurait appris la mort du marquis. Elle ne voudra pas que l'on déshonore sa mémoire. L'argenterie de la mère abbesse me mettra à même de faire le voyage et d'attendre, s'il le faut, pour mieux réussir. Allons! saint Janvier le patron des lazzaroni, veille toujours sur moi! Grâce lui soient rendues! Ah! fit-il tout à coup en poussant un cri de surprise et en trébuchant. Il se retint à la muraille. Mais la bougie lui avait échappé et s'était éteinte en tombant. Diégo était brave. Cependant sa position était assez critique pour qu'il fût excusable de ressentir un mouvement de terreur.

Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longtemps. Quelque bête fauve avait pu en avoir fait son repaire. Il avait heurté du pied un obstacle que l'on devait supposer être un corps étendu en travers de la galerie.

Aussi, s'appuyant à la muraille, son pistolet à la main, il s'efforça de sonder les ténèbres. Il s'attendait à voir des yeux flamboyants luire dans l'obscurité. Il n'en fut rien. Rassuré par le silence qui régnait, Diégo se baissa et chercha sa bougie. Bientôt il la retrouva et l'alluma promptement. Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé gisait sur le sol humide, et c'était l'obstacle causé par ce corps qui avait fait trébucher l'Italien.

—Une femme! s'écria Diégo en s'approchant davantage et en se baissant pour mieux éclairer l'être privé de sentiment qui demeurait immobile à ses pieds. Une femme! répéta-t-il en posant la bougie sur la terre.

Ce corps, le lecteur l'a deviné, était celui de la malheureuse Yvonne. Lorsque les forces avaient manqué à la jeune fille, elle était tombée en avant la face contre terre. Depuis elle n'avait pas bougé. Diégo l'enleva dans ses bras.

—Yvonne!... dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne!... morte peut-être! Non, continua-t-il, son coeur bat encore. Comment a-t-elle pu se traîner jusqu'ici? Oh! je devine! Elle aura découvert dans la cellule quelque ouverture secrète que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand service en la débarrassant de Raphaël, et elle m'en devra quelque reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie tête! Per Bacco! Hermosa n'avait pas eu tort d'en être jalouse. Que diable vais-je en faire?