—Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi donc, monsieur le chevalier de Tessy, ce que vous êtes venus me proposer à moi, marquis de Loc-Ronan, c'est d'abriter sous l'égide de mon nom ce fruit honteux d'un infâme adultère? c'est de consentir à admettre dans ma famille, à donner pour descendant à mes aïeux l'enfant né d'un crime, le fils d'une courtisane; car votre soeur, messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous le savez comme moi!...
En parlant ainsi d'une voix brève et sèche, le marquis, les bras croisés sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs des regards d'où jaillissait une flamme si vive qu'ils ne purent en supporter l'éclat. Les misérables courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se remit le premier, et répondit avec un sourire:
—Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragédie à plaisir! Qui diable vous parle du fruit d'un adultère? Je vous ai dit: Supposez! Je ne vous ai pas dit: Cela est! Bref, voici la vérité; Il existe, de par le monde, un enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau comme un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet enfant, le chevalier et moi nous nous intéressons vivement. Or, il est orphelin. Pour des raisons qu'il ne nous plaît pas de vous communiquer, nous ne pouvons personnellement rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez en aide. Voici ce que vous aurez à faire. Adopter cet enfant, et le reconnaître comme un fils issu de votre mariage avec Marie-Augustine. Lui transmettre votre nom et votre fortune, à l'exception d'une rente viagère de douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais l'acte doit être fait de telle sorte que nous ayons la libre et immédiate gestion des biens, meubles et immeubles, que nous puissions vendre, aliéner, réaliser, échanger à notre volonté, comme si vous étiez réellement mort.
—Après? demanda le marquis.
—Après? mais je crois que ce sont là les articles principaux. Au reste, voici un modèle fort exact de l'acte que vous devez faire dresser.
Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers manuscrits.
—Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que je ne connais pas et qui pourra le déshonorer un jour, si je ne consens pas à me dépouiller de toute ma fortune en votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de divulguer le secret qui me lie à vous, n'est-ce pas?
—Hélas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement le chevalier. Et vilaine mort que cette mort par la potence!... Mort infamante qui entraîne avec elle la dégradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas, marquis?
—Eh bien! messieurs, voici ma réponse: Vous êtes fous tous les deux!
—Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur.