Enfin, l'enfant triompha. Il recouvra la liberté de ses bras et de ses jambes que Valleroy avait essayé en vain de comprimer. Sa fine silhouette se dressa au sommet des grilles, et, retrouvant la parole, il adressa à ses parents un suprême appel. Alors on vit la comtesse de Malincourt relever son front courbé; ses yeux suivirent la direction d'où venait le cri qui l'avait arrachée à ses pensées. Son visage, dans un sourire où déjà passait la mort, exprima la stupéfaction, la douleur et la joie. D'un bond de tout son corps, elle se pencha vers son mari, et lui parla fiévreusement. Le regard du comte suivit le sien. À leurs joues qu'avait blêmies l'approche du trépas, monta un flot de sang qui les colora. Et sur leur visage effaré se traduisit le martyre indicible de leur âme, quand, au moment où la charrette allait tourner sur la place, ils aperçurent leur fils adoré, leur cher Bernard, qui, dans une convulsion, leur envoyait de la main un baiser.

Puis, brusquement, avant qu'ils eussent pu comprendre si cette image fugitive était un rêve ou la réalité, elle s'évanouit. Ils ne virent plus rien que les armatures de la guillotine, qui se détachaient sur les vieilles murailles de l'Hôtel-de-Ville, et la foule immense qui, de toutes les extrémités de Paris, était accourue pour assister à leur supplice. Quant à Bernard, en les voyant disparaître, accablé par l'immensité du coup qui le frappait, il perdit toute volonté et toute énergie. Ses doigts se détendirent, lâchèrent les grilles auxquelles il se retenait, et, poussant un gémissement, il roula inanimé dans les bras de Valleroy. Ce dernier ne songeait plus qu'à s'enfuir. Par bonheur, la foule, en se ruant derrière les condamnés, avait laissé un passage libre jusqu'au pont de la Cité. Ce pont lui-même par où venait de défiler le cortège était encore presque vide. Valleroy s'y engagea, traversa la Cité devant le Palais de justice et put atteindre ainsi la rive gauche de la Seine, portant toujours, serré contre sa poitrine, Bernard évanoui. Là, il aperçut des fiacres qui stationnaient. Il en héla un, y déposa avec sollicitude l'enfant dont il était désormais l'unique protecteur et y monta lui-même en donnant l'ordre au cocher de les conduire dans la rue de l'Université, où était situé l'hôtel de Malincourt.

CHAPITRE XII

L'HÔTEL DE MALINCOURT

L'hôtel de Malincourt était une des plus pompeuses résidences de la rue de l'Université. Construit sous Louis XV, il s'élevait entre une cour d'honneur d'aspect monumental et un jardin qui s'étendait jusqu'aux murs d'une abbaye de Bénédictins, morcelée et vendue en partie en 1791, en exécution des décrets de l'Assemblée nationale par lesquels les biens du clergé avaient été déclarés propriété de l'État. À sa droite et à sa gauche, s'élevaient d'autres hôtels «t s'étendaient d'autres jardins, de telle sorte que, quoique situé en plein Paris, il donnait, avec sa ceinture d'arbres séculaires, ses vieilles charmilles et ses larges pelouses, l'impression d'un château planté au milieu d'un parc solitaire.

Cette physionomie de solitude s'était encore accentuée depuis que la vente de plusieurs parcelles des terrains du couvent et des constructions voisines, dont les propriétaires figuraient sur la liste des émigrés, avait détruit l'opulence et éteint l'éclat de ce quartier où vivaient jadis en bons rapports moines et noblesse. De cet éclat, de cette opulence, plus rien ne restait, pas même les armoiries sculptées dans la pierre, qui naguère s'étalaient au-dessus des hautes portes et qu'avaient effacées à coups de pic et de marteau les émeutes populaires, comme elles avaient détruit à l'entrée de la plupart des églises les statues de saints et les croix qui les décoraient. Sur le pavé de ces rues aristocratiques, les carrosses aux portières blasonnées ne roulaient plus. En beaucoup d'endroits, des vitres brisées, des trous dans la muraille, des traces d'incendie, des débris de marbres, des portes enfoncées attestaient que les mains dévastatrices de la racaille de Paris avaient, là comme ailleurs, tenté de détruire.

Cependant, sauf ses armoiries enlevées, l'hôtel de Malincourt ne portait aucune trace apparente de ces profanations. On ne l'avait encore ni confisqué ni vendu, son propriétaire n'étant pas considéré comme émigré, et il était resté sous la garde du suisse Kelner, honnête homme, depuis longtemps au service du comte de Malincourt. À l'entrée de la cour d'honneur, se trouvait un étroit pavillon avec un premier étage en mansardes. C'est là que vivaient Kelner et sa femme Rose, filleule de la comtesse, dotée par elle quand elle s'était mariée.

Le jour et à l'heure où, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la population de Paris assistait à l'exécution des malheureux contre lesquels le tribunal révolutionnaire avait rendu ses premiers arrêts de mort, Rose se trouvait seule au rez-de-chaussée de son habitation. Sûre de n'être pas vue, elle s'était agenouillée dans un coin et priait en pleurant. C'était une jeune femme, petite et mince, à la figure maladive, aux traits étiolés, dont le regard exprimait les angoisses affreuses qu'elle subissait depuis les débuts de la Révolution par suite des événements tragiques dont elle avait été témoin.

Vivement, la porte s'ouvrit sous la poussée d'une main robuste. Un homme gros et court entra, jeta son chapeau sur une table et alla tomber dans un fauteuil qui figurait parmi le modeste mobilier de la pièce. L'épouvante dans le regard, une pâleur livide sur la face, il était haletant, et la sueur qui perlait sous ses cheveux grisonnants descendait le long de ses joues grasses, où elle traçait un sillon humide.

Rose, en l'apercevant, s'était levée. Elle alla vers lui.