—D'où venez-vous et où allez-vous? dit-il.

—D'où je viens? répondit-elle. Je viens de Compiègne où, par suite de l'audace croissante des jacobins du cru, je n'étais plus en sûreté. Où je vais? Au Comité de Salut public pour réclamer contre les traitements que je subis là-bas, malgré ma réputation de bonne patriote.

—On vous a maltraitée?

—Maltraitée, non. Mais, depuis huit jours, des bandes de chenapans sont venues, à diverses reprises, aux abords du château, proférer des injures et des menaces, chanter la Carmagnole et le Ça ira. D'abord, j'ai toléré ce supplice quotidien. Puis, quand j'ai compris que mes oreilles s'échauffaient et que l'aventure tournerait mal, je suis allée me plaindre à la municipalité de Compiègne.

—Elle vous devait protection, en effet.

—Elle me la devait et me l'a promise. Mais, promettre et tenir font deux, et, soit méchanceté, soit impuissance, on ne m'a pas protégée. Dès lors, que pouvais-je toute seule contre cinquante mauvais drôles dont la malice inventait chaque jour quelque nouvelle avanie, et qui se sont même avisés de mettre le feu à l'une de mes granges? Si j'eusse été seule, j'aurais livré bataille, et, aidée de mes gens, je me serais défendue, eussé-je dû voir mon château mis au pillage. Mais la présence de Nina m'a empêchée de suivre mes instincts belliqueux. J'ai décidé de me réfugier dans Paris, et, puisque m'y voilà, j'en veux profiter pour dénoncer les malfaiteurs qui m'ont chassée de ma demeure. Il m'a semblé que la soeur du colonel de Jussac pouvait et devait obtenir justice.

—Justice contre d'intrépides sans-culottes! fit Valleroy.
Détrompez-vous, Madame, vous ne l'obtiendrez pas.

—Paris est donc une caverne de brigands?

—Dites même d'assassins… Une caverne, oui, Madame. À supposer que vous trouviez un conventionnel de bonne volonté pour écouter vos doléances, il n'en tiendra aucun compte. Si vous objectez que votre frère est un des plus vaillants serviteurs de la République, on vous répondra que le colonel de Jussac a été l'ami du traître Dumouriez et que, sans doute, ils ont conspiré ensemble. Peut-être même serez-vous soupçonnée d'avoir conspiré avec eux, de telle sorte qu'en voulant vous défendre, vous vous exposez à attirer sur vous les foudres du terrible Comité, sur vous et sur votre frère.

-Que faire alors? demanda la chanoinesse, dont le langage de Valleroy contrariait les résolutions sans les ébranler.