—Oui, citoyens, disait l'orateur, je suis moi aussi une victime des tyrans et des aristocrates, et j'ai voué une haine éternelle au vil Cobourg par qui je fus emprisonné. Je voulais déjouer les complots liberticides et je m'étais rendu à Coblentz, dans la citadelle même de l'émigration scélérate pour surveiller ses menées. Par un vote patriotique, la Société des jacobins d'Épinal m'avait confié cette périlleuse mission, et je l'avais acceptée à l'image de ces vieux Romains qui brûlaient de mourir pour la liberté.

—Mais c'est Joseph Moulette! se dit Valleroy.

En jouant du coude à travers la foule, il put s'approcher assez de la tribune pour distinguer les traits de l'orateur. C'était bien Joseph Moulette, en effet, mais Joseph Moulette amaigri, transformé, une expression tragique dans le regard.

—Dénoncé, arrêté, jeté au fond d'un obscur cachot, continua-t-il, j'y suis resté durant une année, séparé du monde, chargé de chaînes. Voyez, citoyens, voyez mes poignets meurtris par le poids des fers! Enfin j'ai pu m'enfuir, et je suis ici pour te vouer, Coblentz, à l'exécration de l'univers et de la postérité!

Des applaudissements couvrirent ces paroles, et Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, descendit de la tribune au milieu d'une bruyante ovation. Valleroy restait anxieux.

Qu'allait-il faire? Devait-il s'esquiver, éviter Joseph Moulette? Valait-il mieux aller à lui, feindre d'être heureux de le revoir, s'exposer à encourir ses reproches et les conséquences d'une colère qui serait terrible, si le citoyen président connaissait les circonstances de son arrestation?

Valleroy hésitait. Mais il était homme de décision et n'hésita pas longtemps. Il se décida pour le parti le plus énergique, quelque périlleux qu'il fût. Justement, Joseph Moulette, poussé par la foule, venait de son côté. Il l'attendit au passage et le salua.

—Je suis heureux de te revoir, citoyen président, et d'attester dans cette assemblée de patriotes la vérité de ton récit.

—Valleroy! s'écria Joseph Moulette.

Il se jeta dans les bras de Valleroy, lui donna l'accolade et s'élança, le traînant derrière lui, vers la tribune qu'il venait de quitter.