À dater de ce jour, tous les matins, à la même heure, on eût pu voir Bernard à la prison du Luxembourg et au Palais de Justice. À la prison, il échangeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait, à d'assez fréquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son coeur contre les émotions et la colère, il pénétrait chez Joseph Moulette et même dans le cabinet de Fouquier-Tinville, où, sous prétexte d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est ainsi qu'il parvint à se rendre compte que chaque jour, en arrivant à son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais à ceux qui se trouvaient au-dessous, plus pressé de fournir des victimes au bourreau que de les choisir. Il constata encore que, chargé de besogne, détourné à tout instant, par des incidents imprévus et multiples, des affaires qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant à la fin de ses fiévreuses journées sans avoir pu épuiser les occupations qu'il s'était proposées le matin. Ces circonstances frappaient Bernard. Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme de Jussac.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans amener de changement dans la situation des deux prisonnières. Il semblait même qu'on ne songeait plus à elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagné du temps, se flattait d'en gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le calendrier républicain, à la fin de prairial, Bernard, en arrivant un matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pièce où il se tenait ordinairement. Il allait s'enquérir des motifs de son absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pièce pour se rendre à l'audience.

—Tu cherches Joseph Moulette? dit-il à Bernard. Tu ne le reverras pas. Ce misérable a été surpris en flagrant délit de trahison. Il usait des pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables à la justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il le payera de sa tête. Médite cet exemple, et, puisque je t'ai accordé ma confiance, songe au châtiment que subiront ceux qui l'ont trompée. Il attend ceux qui la tromperaient.

Il sortit, laissant Bernard terrifié par la perspective des périls que l'arrestation de Joseph Moulette créait à ses amis et à lui-même. En toute autre circonstance, il se fût réjoui de l'événement qui le vengeait du personnage qu'il considérait comme l'artisan le plus actif de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne voulût perdre du même coup ceux qui s'étaient servis de lui, et il quitta le Palais de justice en proie à la plus vive inquiétude. Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il était anxieux, pressé de savoir si ses amis et lui-même n'étaient pas compromis dans l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une réserve prudente, il cherchait à s'en informer, un des employés du bureau lui apprit que le secrétaire de Fouquier-Tinville, arrêté, dans son lit, la veille, à 5 heures du matin, avait été conduit à la prison du Plessis, non sans avoir énergiquement protesté de son innocence et s'être réclamé des habitants d'Épinal. L'ordre était donné d'instruire son procès. Mais, sans doute, ce procès traînerait en longueur, et comme Joseph Moulette comptait parmi ses compatriotes des défenseurs ardents il ne désespérait pas de dérober sa tête au bourreau.

Ces renseignements ne rassurèrent Bernard qu'à demi. Ils permettaient de penser que le prévenu serait oublié au fond de sa prison, et que tant qu'il ne verrait pas sa vie menacée, il s'abstiendrait de toute révélation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg à la merci de Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce même jour, sous l'influence de ses alarmes, il pénétra dans le cabinet de l'accusateur public. Avec une témérité qui pouvait lui coûter la vie, il alla droit au carton où étaient enfermés les dossiers, l'ouvrit et tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: «Ci-devant chanoinesse de Jussac»; sur l'autre: «Isabelle Lebrun».

Elles étaient là, les pièces accusatrices, les preuves accablantes. Allait-il les détruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir s'assurer tous les jours qu'elles étaient à la même place.

CHAPITRE XIX

HÉROÏSME DE FEMME

On était maintenant en plein été et le mois de thermidor venait de commencer. Dans le calendrier républicain, inauguré l'année précédente, le 1er thermidor correspondait au 19 juillet. À cette époque, une protestation lente et sourde commençait à s'élever contre la Terreur. Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le maître tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et Saint-Just, membres comme lui du Comité de Salut public, et des nombreux exécuteurs de leurs volontés. Ceux qui la formulaient n'étaient pas seulement terrorisés, c'étaient aussi les premiers terroristes que Robespierre avait espéré anéantir en frappant Danton et qui maintenant relevaient la tête, devenaient menaçants, appuyés sur la réaction que provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.

Lui-même comprenait la nécessité d'arrêter la Terreur. Il le proclamait en déclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les rigueurs des lois et que, désormais, les innocents devaient être épargnés. Mais arrêter la Terreur n'était point facile à ceux qu'on accusait de l'avoir déchaînée, et de plus en plus, la Convention, où il comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait à le leur faire comprendre. Lancés sur la pente où d'autres avant eux avaient glissé, nul frein ne pouvait les y retenir. Ils étaient condamnés à aller jusqu'au bout et à périr par les armes qu'ils avaient forgées. Tout appel à la modération formulé par eux ne pouvait que les affaiblir, et tout retour en arrière leur était interdit. C'est en vain qu'ils s'efforçaient de résister à l'évidence, elle les écrasait. L'instrument dont ils avaient abusé s'énervait, se paralysait entre leurs mains, et en même temps qu'éclatait pour eux la nécessité de fortifier par un acte énergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir ébranlé, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.