Passant le premier, Valleroy conduisit le citoyen président dans la salle à manger où Chourlot venait de mettre un couvert sur un coin de table et de servir les restes du souper.

—Je me reconnais, dit Joseph Moulette, on s'asseyant. C'est ici, dans cette pièce, qu'en 92, j'arrêtai le ci-devant comte de Malincourt et la ci-devant comtesse, son épouse.

—C'est donc par ta faute qu'ils sont allés à l'échafaud, répliqua Valleroy. Ne rappelle pas ce souvenir dans leur maison. Cela te porterait malheur.

Joseph Moulette le regarda, une expression de crainte aux yeux, car, dans cet avertissement, il avait saisi comme un accent de menace. La physionomie tranquille de Valleroy le rassura. Cédant au besoin, il se mit à manger avec avidité. Tant que dura son repas, Valleroy resta silencieux, se contentant de le contempler. Mais, bientôt, cette attitude devint intolérable à Joseph Moulette. Pour échapper plus vite à ce regard qui l'enveloppait et semblait vouloir pénétrer jusqu'à son âme, il se hâta.

—J'ai fini, dit-il tout à coup en repoussant son assiette d'un geste brusque et en s'écartant de la table. Raconte-moi maintenant comment il se fait que je te retrouve dans cette maison.

—Parle le premier, citoyen président.

—Eh ne me donne plus ce titre. J'expie assez cruellement le périlleux honneur de l'avoir porté. Je lui dois mes malheurs actuels. C'est grâce à lui que je suis hors la loi.

—Après le rôle que tu as joué pendant la Terreur, il fallait s'y attendre, observa philosophiquement Valleroy.

—Tu te souviens qu'au moment de la chute de Robespierre, j'étais en prison, continua Joseph Moulette. L'événement de thermidor ne me surprit pas. Je l'avais prévu le jour même de mon arrestation. Du moment qu'il tolérait qu'on emprisonnât les patriotes tels que moi, Robespierre était perdu.

—Tu fus arrêté parce que Fouquier-Tinville t'accusa de le trahir.