—Chaque chose vient à son heure, répondit Armand, et la guerre viendra plus tard. Aujourd'hui, j'ai un autre devoir à remplir. Pare-toi de tes plus beaux habits, chevalier, je vais te présenter à Mgr le comte d'Artois.

—Mes plus beaux habits! Hélas! Ils sont restés à Saint-Baslemont.

—N'en as-tu pas d'autre que celui que tu portais hier?

—Pas d'autre, mon frère. Le voilà sur cette chaise, regardez-le et vous comprendrez que je ne puis aller chez un prince du sang en si pauvre équipage.

—Bah! ce n'est que demi-mal. Nous allons passer chez le fripier et peut-être y trouverons-nous un costume à ta taille.

—Mais si nous n'en trouvons pas?

—Alors, nous en commanderons un au tailleur.

—Le tailleur demandera plusieurs jours pour le faire, et ma visite au prince devra être forcément remise.

—Nous ferons notre visite quand même. Une fois n'est pas coutume, et Monseigneur t'excusera, vu la gravité des circonstances. Allons, debout, chevalier, et hâte-toi.

Bernard s'empressa d'obéir. Valleroy étant entré sur ces entrefaites, l'aida à se vêtir, et, quelques instants après, comme sonnaient 9 heures à la cathédrale de Coblentz, les deux frères sortirent ensemble. De même que la journée précédente, celle qui commençait s'annonçait radieuse. Le soleil, déjà haut dans le ciel tout bleu, achevait de boire la fraîcheur de la nuit. Dans les arbres des promenades, les oiseaux piaillaient, mêlaient leurs cris aux chansons des joueurs de vielle et à la musique des orgues de barbarie. Au milieu des places, des charlatans en costumes mirifiques, juchés sur le siège de leurs voitures, récitaient leur boniment, arrachaient les dents «sans douleur» ou débitaient des fioles d'élixir bon à guérir toutes les maladies. Le long des quais du Rhin, quelques compagnies de l'armée des princes s'exerçaient aux manoeuvres militaires, et comme tous n'étaient pas encore armés, beaucoup de soldats se servaient de bâtons. La foule des oisifs circulait lentement, s'arrêtait à des échoppes en bois, dressées tout près du marché aux herbes, où des femmes de la noblesse, obligées de travailler pour vivre, vendaient des broderies, des dentelles, des étoffes, des parfums, des estampes et des livres. Au coin d'une rue, Bernard vit son frère saluer avec déférence un cireur de bottes, et comme il s'en étonnait: