C'est à cette adjuration que le 24 août avait répondu Madame Royale, en renouvelant, pour se conformer au désir de son oncle, ses engagements antérieurs, bien qu'elle les eût déjà maintes fois proclamés de manière à ne laisser aucun doute sur sa volonté de les tenir.

«Oui, mon cher oncle, les désirs de mes infortunés parents et les vôtres sont les miens, et ma volonté est de m'y conformer, je vous en ai donné l'assurance aussitôt que je l'ai pu. Ma résolution n'a jamais varié, et je suis décidée à remplir mes engagements. Quand l'évêque de Nancy m'a remis votre lettre, il m'a demandé quelle réponse je voulais qu'il vous envoie; je n'ai pu que lui renouveler l'assurance de ma docilité à vos vues. J'ai pensé que je ne devais rien prononcer sur l'époque, les arrangements de mon départ, que vous ne me fixez pas dans votre lettre, avant que d'en avoir communiqué à l'Empereur. Trouvant que c'était mon devoir, je l'ai fait aussitôt. Sa Majesté m'a répondu de la manière la plus amicale, m'assurant de l'intérêt qu'il prend à mon sort, des vœux qu'il forme pour mon bonheur, et du vif désir qu'il a d'y contribuer. Il m'a annoncé qu'il entrerait volontiers en négociation avec la Russie sur les objets qui me concernent. Ainsi, mon très cher oncle, loin de craindre que vos vues éprouvent des obstacles de ce côté-ci, soyez persuadé qu'elles seront vivement secondées.

«L'ambassadeur de Russie a exposé à l'Empereur les objets des négociations dont il est chargé. La réponse qu'il a reçue, et dont il m'a fait part, est conforme à celle que ce prince m'avait déjà faite. L'ambassadeur va rendre compte présentement à sa cour de ses premières démarches; il attendra pour la suite le développement de ses instructions, ce qui, malgré ses soins, lui prendra bien du temps et lui fait craindre que rien ne soit terminé avant l'hiver. Et je dois vous avouer, avec la sincérité que vos bontés pour moi autorisent, que j'aurais de la répugnance à entreprendre dans cette saison un voyage aussi long que celui de la Courlande, et je craindrais, suivant ce qu'on dit, d'être obligée d'attendre peut-être, dans un village, un mois six semaines, que le temps et les chemins me permettent de continuer mon voyage. Mon cœur sent très bien toutes les douceurs qui m'attendent près de vous et au sein de ma famille paternelle; mais, malgré tout cela, je ne peux, sans me rendre coupable d'ingratitude, m'éloigner sans peine, peut-être pour toujours, d'un souverain, mon libérateur, et d'une famille qui me témoigne tant d'amitié. Si vous jugez comme moi, mon cher oncle, que la fin de l'hiver serait un terme convenable à mon départ, j'aurais à cœur de profiter des quelques mois qui me restent pour témoigner, encore mieux que ma position passée ne me l'a permis, tant à l'Empereur qu'à sa famille et au public, ma reconnaissance et mes sentiments. Il me semble que, dans la position où je suis, je dois chercher à faire tout pour le mieux, et à laisser ici le plus favorable souvenir. Je suis sûre que c'est un moyen de vous plaire, et je m'y attache encore plus.

«Mais, après avoir exposé, mon cher oncle, mes réflexions et désirs à ce sujet, je connais trop l'étendue de mes devoirs et le tendre intérêt que vous me témoignez, pour ne pas subordonner ma volonté à la vôtre et remettre à votre disposition l'époque de mon départ. Vous avez la bonté de vous réserver d'entrer en détail avec moi sur les arrangements relatifs à mon établissement futur, et sur les personnes que vous voulez placer près de moi. J'oserai alors vous témoigner avec toute confiance mes observations et désirs à ce sujet, ne doutant pas qu'ils n'aient votre approbation, vu l'opinion que j'en ai pu recueillir au sein de ma malheureuse famille, et que les circonstances ont pu me procurer.

«Je vous prie, mon très cher oncle, d'être l'interprète de tous mes sentiments pour mon cousin, comme vous avez été le sien auprès de moi. C'est avec bien de la sincérité que j'ose vous répéter l'assurance que mon cœur est touché au delà de toute expression des soins que vous avez pris d'assurer mon bonheur futur, et que j'éprouverai la plus douce consolation quand je pourrai vous en assurer de vive voix.»

Le roi eût voulu remercier l'Empereur François II, auquel, malgré tout, il était redevable de la liberté de sa nièce, du repos dont elle jouissait depuis sa sortie du Temple et du mariage rendu maintenant possible. Mais, ce prince lui ayant fait l'injure de ne jamais répondre à ses lettres, il renonça à lui écrire et chargea sa nièce de ses remerciements. «Soyez, je vous prie, mon interprète. Dites-lui qu'il n'y a pas un seul des sentiments qu'il a si bien mérités de votre part, qui ne soit aussi profondément gravé dans mon âme que dans la vôtre. Je vous connais trop pour n'être pas sûr que vous vous attacherez à cultiver son amitié, même lorsque vous n'habiterez plus le séjour que ses bontés ont embelli pour vous. Puissiez-vous ainsi devenir un lien d'union et d'amitié entre votre généreux bienfaiteur et moi!»

Enfin, pour achever de manifester sa joie, le roi autorisa son neveu à reprendre, avec sa cousine, la correspondance interrompue depuis le 24 juillet, à la suite d'un incident qu'il y a lieu de noter au passage.

Ce jour-là, le duc d'Angoulême, prévenu que son oncle écrivait à Madame Royale, avait écrit à sa fiancée, et était venu, comme il le faisait toujours, soumettre au roi sa lettre en le priant de la joindre à la sienne. La longue durée des fiançailles, loin de ralentir les sentiments du prince, les avait excités malgré sa froideur naturelle, il n'avait pas vingt ans pour rien; pour la première fois, en les exprimant, il y mettait tant de chaleur que le roi en trouva la forme trop passionnée. Il supprima la lettre et fit comprendre à son neveu que la négociation définitive étant en train, il convenait d'attendre, pour écrire en ces termes, qu'elle eût produit les résultats qu'on en espérait. Il expliqua lui-même à sa nièce les motifs de sa décision:

«Ne vous étonnez pas de ne pas recevoir aujourd'hui de lettre de mon neveu, et ne vous en prenez qu'à moi. Il voulait vous exprimer tous les sentiments que son âme a peine à contenir; je m'y suis opposé.

«—Tout légitimes qu'ils sont, lui ai-je dit, ils pourraient en ce moment faire rougir celle que vous ne devez pas moins respecter qu'aimer. C'est à moi seul à être votre interprète. Mais, lorsque ma nièce, moins gênée vis-à-vis d'un père qu'elle ne le serait vis-à-vis de vous, m'aura répondu, je ne mettrai plus d'obstacles à votre juste empressement.